(Conférence lue à quatre voix avec des poèmes mis en valeur à la guitare par Michel Caçao, le samedi 22 novembre 2025 à Argenton-sur-Creuse, dans le cadre de la soirée de poésie des journées annuelles de l’association des Amis de Maurice Rollinat.)
Pendant la guerre de 1870-1871, Maurice Rollinat est chez sa mère à Châteauroux. Il s’ennuie et rêve d’aller à Paris. Le 12 juin 1871, il écrit à son ami Raoul Lafagette : « Je suis enfin à Paris ! » et il découvre une ville en partie dévastée par les combats. Il habite rue Dauphine dans le quartier latin. Progressivement, il rencontre d’autres jeunes poètes, musiciens ou artistes dans les bars avoisinants.
À l’automne 1871, il propose à l’éditeur Lemerre un manuscrit intitulé Les Tentations. Celui-ci est refusé sur la recommandation d’Anatole France alors lecteur chez Lemerre, vraisemblablement à cause du caractère érotique de certains textes, tels « La Cuvette qui parle » qu’il aimait dire à cette époque.
Dès la fin de l’année 1871, il soumet quelques poèmes à l’avis de Théodore de Banville qui le conseille ; il sera ensuite reçu dans son salon. En novembre 1873, il rencontre Victor Hugo ; celui-ci et François Rollinat avaient tous les deux été membres de l’Assemblée nationale constituante de 1848, et de l’Assemblée nationale législative de 1849, dans le camp des Républicains. Il a raconté cette visite à Raoul Lafagette dans une lettre datée du 17 novembre 1873 (collection particulière) : « L’autre jour, avec Pelleport, je suis allé chez Victor Hugo. Le maître m’a sympathiquement reçu. Il m’a parlé de mon pauvre père en termes si fraternels que je me suis senti ému jusqu’aux larmes. Voilà le sonnet qui m’a valu du grand homme une série de poignées de mains chaleureuses.
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Loin des prêtres, hiboux que la lumière effare, Dans la blancheur du calme et de l’honnêteté, Le monde m’apparaît comme un grand Liago. Et résigné sans crainte à la loi de la mort, M. Rollinat » |
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C’est une période où les cercles littéraires retrouvent du dynamisme. Dans des cafés, Maurice Rollinat fréquente d’autres poètes et s’il y a un piano, il interprète ses textes sur des musiques de sa composition. Charles Frémine se rappelle cette époque :
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« C’est en 1872, dans un petit restaurant de la rue Grégoire-de-Tours, où je prenais alors mes repas que je vis pour la première fois Maurice Rollinat. Il n’était pas seul. Un autre poète l’accompagnait. Celui-là venait vraiment de le découvrir. Il s’appelait Adolphe Pelleport. (…) – Eh bien, lui dit Pelleport, vous allez nous dire quelque chose ; nous sommes ici entre amis ; voyons, ce que vous voudrez ? L’Amante macabre, par exemple ; ou bien la Morte embaumée ? la Dame en cire ? A moins que vous ne préfériez l’Enterré vif ? ou Mademoiselle Squelette ?... J’avoue qu’à l’énoncé de ces différents titres que ce bon Pelleport essayait de rendre terribles, il y eut parmi nous quelques sourires discrets. Mais ils s’effacèrent vite. Rollinat – il n’est pas de ceux qui aiment à se faire prier – était déjà debout. Il assura sa voix, rejeta ses cheveux en arrière, puis sans pose, sans geste théâtral, librement et fermement, il dit l’Amante macabre : Elle était toute nue assise au clavecin ; Ceux qui ont entendu Rollinat savent quelle diction est la sienne. Il dit ses vers, il les fait valoir avec un art merveilleux. Pendant que les strophes de ce chant funèbre déployaient leur sombre mélodie, on entendait vibrer chaque mot, sonner chaque rime musicale et pleine. Nous étions réellement sous le charme. A cette pièce il en fit succéder une autre, puis une autre. A minuit, nous l’écoutions encore. Il allait toujours, sans fatigue apparente, si ce n’est que la pâleur de son visage s’était légèrement accentuée et que la petite flamme fauve qui danse sur ses yeux était devenue presque rouge. » (Le Rappel du 12 décembre 1882, page 3. « Ni cet excès d’honneur, ni, etc. » de Charles Frémine). |
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Si dans sa jeunesse, Maurice Rollinat a été influencé par George Sand, La Fontaine, Virgile ou Victor Hugo, jeune adulte, il préfère les écrits de Charles Baudelaire ou d’Edgar Poe, très à la mode dans les milieux parisiens.
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En ce qui concerne le « grand Baudelaire » comme il aimait l’appeler, voici comment il le décrit dans son poème « Les Météores » : Baudelaire ! Élixir de spleen et d’ironie, (Fin d’Œuvre, page 150)
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Nous pourrions facilement trouver des points communs entre des poèmes de Maurice Rollinat et ceux de Charles Baudelaire. Prenons juste un exemple : Maurice Rollinat commence son poème « Les Arbres » ainsi : Arbres, grands végétaux, martyrs des saisons
fauves, (Dans les Brandes, pages 112 à 115) Et voici le début d’ « Obsession » de Charles Baudelaire : Grands bois, vous m’effrayez comme des
cathédrales ; (Les Fleurs du Mal, 1868, page 204) |
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Le poème « Une Charogne » de Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal, 1868, pages 127 à 129) a certainement influencé certains poèmes de Maurice Rollinat, par exemple « La Morte embaumée » dont voici le début :
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LA MORTE EMBAUMÉE Pour arracher la morte aussi belle qu’un ange Aux atroces baisers du ver, Je la fis embaumer dans une boîte étrange. C’était par une nuit d’hiver : On sortit de ce corps glacé, roide et livide, Ses pauvres organes défunts, Et dans ce ventre ouvert aussi saignant que vide On versa d’onctueux parfums, Du chlore, du goudron et de la chaux en poudre ; Et quand il en fut tout rempli, Une aiguille d’argent réussit à le coudre Sans que la peau fit un seul pli. On remplaça ses yeux où la grande nature Avait mis l’azur de ses ciels Et qu’aurait dévorés l’infecte pourriture, Par des yeux bleus artificiels. (…) (Les Névroses, pages 262 à 264) |
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Et bien évidemment son poème « Le Chat » dans lequel Maurice Rollinat cite expressément Charles Baudelaire en pensant aux trois poèmes sur ce thème figurant dans Les Fleurs du Mal (pages 135, 161 et 189 de l’édition de 1868). Si les mots « sphinx » et « femme » sont utilisés chez les deux auteurs, le poème de Maurice Rollinat est une description de ses observations personnelles du comportement des chats. Charles Baudelaire décrit plutôt un être aimé : « Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux », expression qui pourrait l’assimiler à une femme dans le premier poème. Dans le deuxième, c’est un chat idéalisé presque surnaturel qui est décrit : « Que ta voix, chat mystérieux, / Chat séraphique, chat étrange, / En qui tout est, comme en un ange, / Aussi subtil qu’harmonieux ! ». Quant au troisième intitulé « Les Chats », nous trouvons plutôt des observations générales qui se terminent par « leurs prunelles mystiques ». Lisons maintenant le poème de Maurice Rollinat :
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LE CHAT A Léon Cladel. Je comprends que le chat ait frappé Baudelaire Femme, serpent, colombe et singe par la grâce, Vivant dans la pénombre et le silence austère Tour à tour triste et gai, somnolent et folâtre, Sur le bureau couvert de taches d’encre bleue |
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Quand il mouille sa patte avec sa langue rose Accroupi chaudement aux temps noirs de décembre Entre les vieux chenets qui figurent deux nonnes Il se dit que l’été, par les bons clairs de lune, Sa luxure s’aiguise aux râles de l’alcôve, |
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Quand il bondit enfin sur la couche entr’ouverte, Pour humer les parfums qu’y laisse mon amante, Alors il se pourlèche, il ronronne et miaule, Son passé ressuscite, il revoit ses gouttières Panthère du foyer, tigre en miniature, (Les Névroses, pages 103 à 106) |
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Maurice Rollinat chantait fréquemment des poésies de Charles Baudelaire sur des airs de sa composition. Dix-huit seront transcrites dans des partitions. « Des gens qui ignorent jusqu’au nom de Baudelaire se pâmaient en écoutant la Causerie ou le Madrigal triste » raconte Vincent (Le XIXe siècle du 4 mai 1886, pages 2 et 3, article « Rollinat » signé Vincent). Voici maintenant la description par Charles Buet d’une prestation de Maurice Rollinat dans son salon :
« Il se mit au piano. Il voulait tout d’abord étonner son auditoire, et, de fait, il le surprit avec la sombre et plaintive mélopée du Fantôme d’Ursule. Puis il chanta, à la défilée, interrompu à chaque strophe par des applaudissements d’abord discrets, plus vifs ensuite, et finalement enthousiastes, la Causerie, l’Idéal et la Mort des pauvres, de Baudelaire ; sa mélodie des Corbeaux, le Cimetière aux violettes, et, pour bouquet, la prestigieuse ballade de l’Arc en ciel d’automne. (…) » (« Les artistes mystérieux – M. Maurice Rollinat », Revue politique et littéraire – Revue bleue n° 14 du 6 octobre 1888, pages 443 à 448)
Avec Edgar Poe, nous sommes en présence de deux auteurs marqués par la mort dès leur enfance ou leur jeunesse. Edgar Poe a perdu sa mère à l’âge de deux ans ; il écrira un poème « A ma mère » en pensant aussi au couple Allan qui l’avait recueilli. Maurice Rollinat sera lui, marqué par les décès prématurés de son cousin André Bridoux le 5 mars 1866, âgé seulement de dix-huit ans dont il était très proche, et de son père qu’il adorait le 13 août 1867, à l’âge de soixante-et-un ans. Ce thème imprégnera de nombreux textes chez chacun d’eux.
Maurice Rollinat a consacré un poème entier à Edgar Poe :
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EDGAR POE Edgar Poe fut démon, ne voulant pas être Ange. Il cherchait dans le gouffre où la raison s’abîme Chaste, mystérieux, sardonique et féroce, Devant son œil de lynx le problème s’éclaire : (Les Névroses, page 56) |
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Il le cite dans quatre autres poèmes :
– dans « Les Frissons » :
(…)
Le strident quintessencié,
Edgar Poe, net comme l’acier,
Dégage un frisson de sorcier
Qui vous envoûte !
(…) (Les Névroses, page 9)
– dans « Chopin » :
(…)
L’harmonie a perdu son Edgar Poe farouche
Et la mer mélodique un de ses plus grands flots.
C’est fini ! le soleil des sons tristes se
couche,
Le Monde pour gémir n’aura plus de sanglots !
(…) (Les Névroses, page 53)
– dans « Le Mot de l’Énigme » :
(…)
Il avait du serpent, du tigre, et du crapaud.
Mais pour pouvoir en faire une esquisse vivante
Et terrible, il faudrait la plume d’Edgar Poe,
Cette plume du gouffre, infernale et savante !
(…) (Les Névroses, page 273)
– et dans « La Nuit de Novembre » :
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(…) (Les Névroses, pages 335 et 336) |
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Maurice Rollinat a traduit huit poèmes d’Edgar Poe. Il a qualifié son travail « d’interprétations » car il n’a pas fait une traduction littérale mais a cherché à créer des poèmes en vers avec des rimes et des rythmes. Durant sa période parisienne, il aimait déclamer « Le Corbeau » comme le raconte Joséphin Peladan :
« (…) C’est [chez Charles Buet] que je vis Rollinat pour la première fois. Après avoir causé de tout aussi bien que tous, il se mit au piano quand on l’en pria et chanta diverses pièces des Fleurs du mal, entr’autres le Jet d’eau, la plus voluptueuse chose du monde. Oh ! pensai-je, c’est du Schopin pire ; puis il déclama le Corbeau ; l’horreur qu’il mettait dans le fameux « jamais, jamais plus » était indicible. Le ver triomphant vint après cette page où Poë égale Orcagna et qui dépasse Quotrèleth. – Oh ! pensai-je, Baudelaire n’avait pas osé traduire Poë en vers ! (…) » (« Chronique parisienne », Les Voix de la patrie du 30 novembre 1882, pages 253 et 254).
Revenons maintenant à sa vie parisienne. Le 11 décembre 1873, il écrit à son ami Raoul Lafagette qu’il fréquente les poètes et les écrivains de la revue La Renaissance littéraire et artistique et il cite Jean Richepin, Maurice Bouchor, Raoul Gineste et Germain Nouveau.
En 1875, son ami Charles Cros l’emmène chez Nina de Villard. Le 3 septembre 1875, il écrit à son ami Raoul Lafagette qu’il a « fait connaissance avec madame Nina de Callias, la maîtresse de Charles Cros. » puis indique : « On rencontre dans son salon plusieurs personnalités intéressantes : Auguste de Chatillon, Villiers de l’Isle Adam, Léon Dierx, Mallarmé, Manet, le sculpteur Deloye, Henry Cros, Planquette pianiste et compositeur, et beaucoup d’autres artistes ». Il joint à sa lettre « une petite pièce qui a eu du succès dans le Cercle en question. C’est un Homme traqué par le Remords en rase campagne par une après midi torride et caniculaire. »
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LE REMORDS. Plus de brise folle Plus d’oiseau loustic ! Le bois gigantesque Et je souffre Hélas D’êtres, nul vestige ! Mon cœur repentant Le soleil s’élève août 1875 |
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Il cessera d’aller chez Nina de Villard en décembre 1875. Il pourra néanmoins participer au recueil collectif Les Dixains réalistes (1876) avec dix poèmes qui traduisent des conditions de vie assez difficiles de l’époque. Voici par exemple le numéro « VI » :
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Certes, je plains l’aveugle, et sa prunelle opaque (Les Dixains réalistes, page 10) |
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La reconnaissance par ses pairs commence véritablement avec la parution dans Le Parnasse contemporain de 1876, coordonné par Théodore de Banville, François Coppée et Anatole France, de son poème « Les Cheveux » :
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LES CHEVEUX J’aimais ses cheveux noirs comme des fils de jais Une âme, un souffle, un cœur vivaient dans ces
cheveux La voix morte du spectre à travers son linceul, Avec la clarté blanche et rose de sa peau Coupés, en torsions exquises se dressant, Épars, sur les reins nus, aux pieds qu’ils
côtoyaient Quelquefois, ils avaient de gentils mouvements Dans l’alcôve où brûlé de désirs éternels Des résilles de soie, où leurs anneaux mêlés Aucun homme avant moi ne les ayant humés, Quand les brumes d’hiver rendaient les cieux
blafards, Alors, ils préféraient les bluets aux saphirs, Quand parfois ils quittaient le lit, brûlants et
las, Et la nuit, s’endormant dans la tiédeur de l’air Mais elle pâlissait ; de jour en jour sa chair Puis à mesure, hélas ! que mes regards
plongeaient Et quand elle mourut au fond du vieux manoir, Ainsi donc, tes cheveux furent tes assassins. (Le Parnasse contemporain, 1876, pages 364 à 80) |
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Aussi, il écrit à sa mère le 7 avril 1876 :
« Mais pourtant je peux vous annoncer, que dès maintenant je suis connu à Paris dans le monde des vrais artistes. On me cote pour un poète original, et le grand éditeur Lemerre vient de m’insérer une longue pièce de vers (les Cheveux) dans le Parnasse Contemporain. Mon nom figure là, à côté de noms presque illustres : Théodore de Banville, Autran, de l’Académie française, François Coppée, Leconte de Lisle, etc. » (Fin d’Œuvre, pages 231 à 233)
En 1877, il fait paraître à compte d’auteur Dans les Brandes. Ce premier ouvrage contient de nombreux rondels. L’inspiration est principalement champêtre, mais certains poèmes ont une teinte macabre. De nombreux textes ont été écrits en pensant à Bel-Air et à ses séjours dans cette région chère à son cœur, aussi l’ouvrage comporte comme dédicace : « A la mémoire de George Sand je dédie ces paysages du Berry. M.R. ».
Au niveau santé, Maurice Rollinat est souvent sujet à des maux de tête qu’il appelle sa « névrose ». À l’époque, le mot « névrose » recouvrait de nombreux symptômes, y compris les maux de tête. Dans son poème « La Céphalalgie », il parle d’un « supplice inventé par Satan » :
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LA CÉPHALALGIE A Louis Tridon. Celui qui garde dans la foule Celui qui s’en va sous la nue, Celui qu’une odeur persécute, Celui qui rase les vitrines Celui qui va de havre en havre, Celui qui chérit sa maîtresse Celui qui hante le phtisique, Celui qui, des heures entières, Celui dont l’âme abandonnée « Cette fois ! je me suicide Cet homme a la Céphalalgie, (Les Névroses, pages 300 et 301) |
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En août 1877, il est invité par son ami Camille Guymon à passer des vacances à Saint-Julien de Ratz dans l’Isère. Là, il rencontre la nièce de son hôte, Marie Sérullaz, fille d’un agent de change lyonnais. C’est le coup de foudre, ils se marieront le 19 janvier 1878. Maurice Rollinat va consacrer à la jeune femme plusieurs poèmes dont six sonnets sous forme d’acrostiches. Voici « L’Ange gardien » :
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L’ANGE GARDIEN Archange féminin dont le bel œil, sans trêve, Inspire-moi l’effort qui fait qu’on se relève, Rallume à ta gaîté mon pauvre rire éteint ; Laisse-moi t’adorer loin du monde moqueur, (Les Névroses, p. 21) |
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Il est censé habiter Lyon, mais il revient parfois à Paris et en octobre 1878, il est un des fondateurs du club des Hydropathes présidé par Émile Goudeau. Il sera peu présent. Parmi les poèmes qu’il aime alors déclamer, il y a des pièces macabres comme « Le Soliloque de Troppmann » ou « La morte embaumée », d’autres plus gaies comme « Le Cimetière » avec ses violettes, ou « Ballade de l’Arc-en-Ciel » et d’autres très réalistes comme « La Vache au Taureau ».
Voici « Le Cimetière » ; il a été mis en musique avec le titre « Le Cimetière aux violettes », il plaisait beaucoup et Fernand Icres relate : « Mlle Ducasse, de l’Opéra-Comique, a récemment chanté le Cimetière aux Violettes et le Convoi funèbre d’une façon satisfaisante, de l’avis de ceux qui l’ont entendue. » (« Musique », Le Réveil du 31 mai 1882) :
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LE CIMETIÈRE Le cimetière aux violettes Que de libellules follettes Et, champ de morts, nid de squelettes (Dans les Brandes, pages 240 et 241) |
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Il a pour amis Alphonse Daudet ou Léon Cladel. Il fréquente les salons de Charles Buet et de Jules Barbey d’Aurevilly ; ce dernier lui consacre un long article intitulé « Rollinat – Un poète à l’horizon ! » publié d’abord dans Lyon-Revue de novembre 1881, puis repris dans Le Constitutionnel du 2 juin 1882. L’auteur dresse un portrait flatteur du poète et établit des comparaisons avec Charles Baudelaire et Edgar Poe.
Les relations avec sa belle-famille se dégradent ; Marie ne supporte plus ses fréquentations littéraires et elle le quitte définitivement en février 1882.
Rodolphe Salis ouvre fin novembre 1881, le cabaret du Chat Noir. Maurice Rollinat y va régulièrement ; ses chansons, par exemple « Mademoiselle Squelette » ou « La Buveuse d’Absinthe », rencontrent un grand succès. Voici le début de ces deux poèmes très rythmés :
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MADEMOISELLE SQUELETTE Mademoiselle Squelette ! Elle était de la Villette, Très ample était sa toilette, (Les Névroses, pages 259 à 261) |
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LA BUVEUSE D’ABSINTHE Elle était toujours enceinte, Elle vivait dans la crainte Par les nuits où le ciel suinte, (Les Névroses, pages 270 à 272) |
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Mais son répertoire était varié. Dans le compte rendu « Les Écrivains & les Artistes Hongrois au CHAT NOIR », nous pouvons lire : « Rollinat se mit ensuite au piano et chanta les Yeux morts qui obtinrent un vif succès d’épouvante ; (…) » (Le Chat Noir du 21 juillet 1883). Voici ce poème dédié à Henri Cros :
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LES YEUX MORTS De ses grands yeux chastes et fous En vain, ils étaient frais et doux Quelquefois, par les minuits roux (Les Névroses, page 331) |
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Dans un autre style, lisons la « Ballade des Nuages » publiée dans le journal Le Chat Noir du 6 janvier 1883 :
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BALLADE DES NUAGES A Armand Dayot. Tantôt plats et stagnants comme des étangs morts, Plafonds chers aux corbeaux diseurs de mauvais sorts, Avec leurs gris, leurs bleus, leurs vermillons, leurs
ors, ENVOI O Mort ! Divinité de l’éternel dormir, (Les Névroses, pages 214 et 215) |
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Il se crée une réputation d’interprète de ses poèmes : « Il est musicien comme il est poète, et ce n’est pas tout, il est acteur comme il est musicien. Il joue ses vers ; il les dit et il les articule aussi bien qu’il les chante. Et même est-ce bien qu’il faut dire ; ne serait-ce pas plutôt étrangement ? Mais l’étrange n’a-t-il pas aussi sa beauté ? » écrit Jules Barbey d’Aurevilly (« Rollinat, Un poète à l’horizon ! », Lyon-Revue, n° 17 de novembre 1881, pages 629).
Mais Léon Bloy constate : « Très vraisemblablement, Rollinat est condamné à demeurer pour longtemps, pour toujours peut-être, son propre virtuose. C’est sa gloire et c’est son deuil. » (« Maurice Rollinat », Le Chat Noir N° 35 du 9 septembre 1882, page 2.) Charles Buet va dans le même sens et complète : « Maurice Rollinat est condamné, paraît-il, à être son propre rapsode. Il dit avec un art qui s’ignore, tout naturellement, des choses surnaturelles. Il a le geste en spirale des diaboliques ; il a le regard fulgurant des hantés. » (« Tout-Paris », pseudonyme utilisé par Charles Buet, « Bloc-Notes Parisien – Une Célébrité de demain », Le Gaulois du 6 novembre 1882, page 1).
Sarah Bernhardt, sur les recommandations de Coquelin cadet, veut le connaître et l’invite à une soirée à son domicile le 5 novembre 1882. Dès le lendemain Charles Buet publie dans Le Gaulois un article intitulé « Une Célébrité de demain ». Mais surtout, Albert Wolff célèbre journaliste qui avait été aussi invité, fait paraître en première page du Figaro le jeudi 9 novembre 1882, un article retentissant sous le titre « Courrier de Paris ». Il rapporte alors les propos de Sarah Bernhardt : « Ce qu’il est ! s’écria la superbe emballée ; Rollinat est un poète de grand talent ; Rollinat est un tragédien de premier ordre ; Rollinat est un musicien inspiré ; Rollinat, c’est l’artiste le plus doué que j’aie rencontré. Il est, à l’heure présente, une des curiosités de Paris et je veux vous faire connaître Rollinat. » (Albert Wolff, « Courrier de Paris », Le Figaro du 9 novembre 1882, page 1).
Au cours de cette soirée, il chanta « La Mort des fougères », « Le Cimetière aux violettes », « La tarentule du Chaos », « Tristesse de la Lune », « L’Invitation au voyage », « Le Serpent qui danse » et « Le soliloque de Troppmann » (Gustave Guiches, Au Banquet de la Vie, pages 87 à 95).
Lorsque Les Névroses, éditées par Charpentier, paraissent enfin en février 1883, c’est la gloire. Mais toute médaille a son revers. Beaucoup de ses amis poètes ne comprennent pas pourquoi il a été ainsi mis à l’honneur dans Le Figaro. Dans des articles, on parle de lui comme d’un cabotin ou d’un plagiaire d’Edgar Poe et de Charles Baudelaire. Début janvier 1883, il écrit à sa mère :
« Que vous dirai-je des journaux ? tous, les grands comme les petits ont en général parlé de moi sans me connaître. Il y a un fait très caractéristique et qui démontre bien l’inanité de la camaraderie littéraire : les meilleurs articles me sont venus des étrangers, tandis que le dénigrement sous toutes les formes de l’hypocrisie mielleuse m’est arrivé de la part de gens sur qui j’avais le droit de compter. Il faut bien dire que je m’y attendais presque, et que ma désillusion n’a pas été soudaine, mais enfin, si mort au monde que l’on puisse être, il est toujours pénible de constater la perfidie venimeuse et l’ignoble jalousie dans un cœur ou dans un esprit qu’on aurait voulu toujours estimer. » (Fin d’Œuvre, pages 240 à 242)
Il a souvent des maux de tête et des migraines, et aussi des problèmes d’estomac et d’intestins. Il est considéré comme un buveur d’eau, au grand dam de ses amis qui viennent passer la soirée à son domicile : « on disait des vers, toute la nuit, en buvant de l’eau, de l’eau pure » écrit Guillaume Livet (« Rollinat », Le Voltaire du 25 novembre 1882, page 1). Or dans les bars ou dans les salons, il est obligé de consommer des boissons alcoolisées (absinthe, bière, vermouth…), ce qui ne convient pas à sa santé. Au Chat noir, Rodolphe Salis force à la consommation en obligeant ses clients à renouveler leur boisson plusieurs fois par soirée. Par exemple, il avait l’habitude de dire sur un ton solennel : « Messieurs les consommateurs sont priés de renouveler les consommations ! » (« Chronique parisienne » non signée, Le Progrès, Lyon, du 5 mai 1884, page 2) ou d’une manière plus théâtrale, il rappelait aux « seigneurs et damoiselles que l’heure est venue où les gens de bonne lignée ont l’habitude de renouveler leurs consommations » (« Chronique parisienne » signée « Peccadille », Le Français du 8 mai 1884, page 2).
Par ailleurs, les invitations après l’article paru dans Le Figaro et la publication de son livre Les Névroses l’ont certainement fatigué. Aussi, à la fin du premier semestre 1883, Maurice Rollinat est désabusé, il craint pour sa santé et décide de quitter Paris.
Maurice Rollinat a voulu aller à Paris pour être reconnu en tant que poète et nous venons de voir qu’il y a réussi. Il s’est créé un réseau d’amis avec des poètes ou écrivains célèbres, il a eu de très nombreux articles dans la presse dont un d’Albert Wolff en première page du Figaro, et son livre Les Névroses a été un succès de librairie. Mais beaucoup de ses poèmes étaient influencés par Charles Baudelaire et Edgar Poe, et au début des années 1880, ces deux auteurs étaient passés de mode. Aussi, Maurice Rollinat a eu de nombreuses critiques négatives par rapport au côté macabre de ses textes alors que les aspects nature étaient mis en valeur. Après avoir quitté Paris, sa vie à Fresselines lui inspirera de nouveaux poèmes qui recueilleront alors les compliments de la critique.
5 septembre 2025
Régis CROSNIER.
NB : Pour avoir plus d’informations sur Maurice Rollinat et l’Association des Amis de Maurice Rollinat, vous pouvez consulter le site Internet qui leur est consacré.
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