MAURICE ROLLINAT À PARIS

 

 

(Conférence lue à quatre voix avec des poèmes mis en valeur à la guitare par Michel Caçao, le samedi 22 novembre 2025 à Argenton-sur-Creuse, dans le cadre de la soirée de poésie des journées annuelles de l’association des Amis de Maurice Rollinat.)

 

 

Pendant la guerre de 1870-1871, Maurice Rollinat est chez sa mère à Châteauroux. Il s’ennuie et rêve d’aller à Paris. Le 12 juin 1871, il écrit à son ami Raoul Lafagette : « Je suis enfin à Paris ! » et il découvre une ville en partie dévastée par les combats. Il habite rue Dauphine dans le quartier latin. Progressivement, il rencontre d’autres jeunes poètes, musiciens ou artistes dans les bars avoisinants.

À l’automne 1871, il propose à l’éditeur Lemerre un manuscrit intitulé Les Tentations. Celui-ci est refusé sur la recommandation d’Anatole France alors lecteur chez Lemerre, vraisemblablement à cause du caractère érotique de certains textes, tels « La Cuvette qui parle » qu’il aimait dire à cette époque.

Dès la fin de l’année 1871, il soumet quelques poèmes à l’avis de Théodore de Banville qui le conseille ; il sera ensuite reçu dans son salon. En novembre 1873, il rencontre Victor Hugo ; celui-ci et François Rollinat avaient tous les deux été membres de l’Assemblée nationale constituante de 1848, et de l’Assemblée nationale législative de 1849, dans le camp des Républicains. Il a raconté cette visite à Raoul Lafagette dans une lettre datée du 17 novembre 1873 (collection particulière) : « L’autre jour, avec Pelleport, je suis allé chez Victor Hugo. Le maître m’a sympathiquement reçu. Il m’a parlé de mon pauvre père en termes si fraternels que je me suis senti ému jusqu’aux larmes. Voilà le sonnet qui m’a valu du grand homme une série de poignées de mains chaleureuses.

Loin des prêtres, hiboux que la lumière effare,
Loin des tyrans, vautours châtrant l’humanité,
Le poète géant se dresse comme un phare
Éclairant l’univers avec la vérité ! –

Dans la blancheur du calme et de l’honnêteté,
Voyant dans chaque pauvre un frère de Lazare,
Mon cœur s’épanouit en pleine liberté
Avec la soif du juste et l’amour du bizarre.

Le monde m’apparaît comme un grand Liago.
J’ai pour Dieu la nature, et pour poëte Hugo.
J’aime autant l’ouvrier que je hais le despote ;

Et résigné sans crainte à la loi de la mort,
Sur la société, noir marais qui clapote,
J’élève mon front pur - tranquille et sans remords !

M. Rollinat »

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Victor Hugo de Maurice Rollinat.

 

C’est une période où les cercles littéraires retrouvent du dynamisme. Dans des cafés, Maurice Rollinat fréquente d’autres poètes et s’il y a un piano, il interprète ses textes sur des musiques de sa composition. Charles Frémine se rappelle cette époque :

« C’est en 1872, dans un petit restaurant de la rue Grégoire-de-Tours, où je prenais alors mes repas que je vis pour la première fois Maurice Rollinat. Il n’était pas seul. Un autre poète l’accompagnait. Celui-là venait vraiment de le découvrir. Il s’appelait Adolphe Pelleport. (…)

– Eh bien, lui dit Pelleport, vous allez nous dire quelque chose ; nous sommes ici entre amis ; voyons, ce que vous voudrez ? L’Amante macabre, par exemple ; ou bien la Morte embaumée ? la Dame en cire ? A moins que vous ne préfériez l’Enterré vif ? ou Mademoiselle Squelette ?...

J’avoue qu’à l’énoncé de ces différents titres que ce bon Pelleport essayait de rendre terribles, il y eut parmi nous quelques sourires discrets. Mais ils s’effacèrent vite. Rollinat – il n’est pas de ceux qui aiment à se faire prier – était déjà debout. Il assura sa voix, rejeta ses cheveux en arrière, puis sans pose, sans geste théâtral, librement et fermement, il dit l’Amante macabre :

Elle était toute nue assise au clavecin ;
Et tandis qu’au dehors hurlaient les vents farouches
Et que Minuit sonnait comme un vague tocsin,
Ses doigts cadavéreux voltigeaient sur les touches.

Ceux qui ont entendu Rollinat savent quelle diction est la sienne. Il dit ses vers, il les fait valoir avec un art merveilleux. Pendant que les strophes de ce chant funèbre déployaient leur sombre mélodie, on entendait vibrer chaque mot, sonner chaque rime musicale et pleine. Nous étions réellement sous le charme. A cette pièce il en fit succéder une autre, puis une autre. A minuit, nous l’écoutions encore. Il allait toujours, sans fatigue apparente, si ce n’est que la pâleur de son visage s’était légèrement accentuée et que la petite flamme fauve qui danse sur ses yeux était devenue presque rouge. » (Le Rappel du 12 décembre 1882, page 3. « Ni cet excès d’honneur, ni, etc. » de Charles Frémine).

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème L'Amante macabre de Maurice Rollinat.

 

Si dans sa jeunesse, Maurice Rollinat a été influencé par George Sand, La Fontaine, Virgile ou Victor Hugo, jeune adulte, il préfère les écrits de Charles Baudelaire ou d’Edgar Poe, très à la mode dans les milieux parisiens.

En ce qui concerne le « grand Baudelaire » comme il aimait l’appeler, voici comment il le décrit dans son poème « Les Météores » :

Baudelaire ! Élixir de spleen et d’ironie,
Harem vertigineux des modernes Saphos !
Bal sinistre où l’orchestre a des sons d’agonie,
Et que la mort traverse en agitant sa faux.

(Fin d’Œuvre, page 150)

Il a également écrit une « Ode à Baudelaire », publiée par Régis Miannay dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 18, année 1979, pages 2 et 3.

Portrait de Charles Baudelaire en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

 

Nous pourrions facilement trouver des points communs entre des poèmes de Maurice Rollinat et ceux de Charles Baudelaire. Prenons juste un exemple : Maurice Rollinat commence son poème « Les Arbres » ainsi :

Arbres, grands végétaux, martyrs des saisons fauves,
Sombres lyres des vents, ces noirs musiciens,
Que vous soyez feuillus ou que vous soyez chauves,
Le poète vous aime et vos spleens sont les siens.
(…)

(Dans les Brandes, pages 112 à 115)

Et voici le début d’ « Obsession » de Charles Baudelaire :

Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales ;
Vous hurlez comme l’orgue ; et dans nos cœurs maudits,
Chambres d’éternel deuil où vibrent de vieux râles,
Répondent les échos de vos De profundis.
(…)

(Les Fleurs du Mal, 1868, page 204)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Les Arbres de Maurice Rollinat.

 

Le poème « Une Charogne » de Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal, 1868, pages 127 à 129) a certainement influencé certains poèmes de Maurice Rollinat, par exemple « La Morte embaumée » dont voici le début :

LA MORTE EMBAUMÉE

Pour arracher la morte aussi belle qu’un ange

Aux atroces baisers du ver,

Je la fis embaumer dans une boîte étrange.

C’était par une nuit d’hiver :

On sortit de ce corps glacé, roide et livide,

Ses pauvres organes défunts,

Et dans ce ventre ouvert aussi saignant que vide

On versa d’onctueux parfums,

Du chlore, du goudron et de la chaux en poudre ;

Et quand il en fut tout rempli,

Une aiguille d’argent réussit à le coudre

Sans que la peau fit un seul pli.

On remplaça ses yeux où la grande nature

Avait mis l’azur de ses ciels

Et qu’aurait dévorés l’infecte pourriture,

Par des yeux bleus artificiels.

(…)

(Les Névroses, pages 262 à 264)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème La Morte embaumée de Maurice Rollinat.

Et bien évidemment son poème « Le Chat » dans lequel Maurice Rollinat cite expressément Charles Baudelaire en pensant aux trois poèmes sur ce thème figurant dans Les Fleurs du Mal (pages 135, 161 et 189 de l’édition de 1868). Si les mots « sphinx » et « femme » sont utilisés chez les deux auteurs, le poème de Maurice Rollinat est une description de ses observations personnelles du comportement des chats. Charles Baudelaire décrit plutôt un être aimé : « Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux », expression qui pourrait l’assimiler à une femme dans le premier poème. Dans le deuxième, c’est un chat idéalisé presque surnaturel qui est décrit : « Que ta voix, chat mystérieux, / Chat séraphique, chat étrange, / En qui tout est, comme en un ange, / Aussi subtil qu’harmonieux ! ». Quant au troisième intitulé « Les Chats », nous trouvons plutôt des observations générales qui se terminent par « leurs prunelles mystiques ». Lisons maintenant le poème de Maurice Rollinat :

LE CHAT

A Léon Cladel.

Je comprends que le chat ait frappé Baudelaire
Par son être magique où s’incarne le sphinx ;
Par le charme câlin de la lueur si claire
Qui s’échappe à longs jets de ses deux yeux de lynx,
Je comprends que le chat ait frappé Baudelaire.

Femme, serpent, colombe et singe par la grâce,
Il ondule, se cambre et regimbe aux doigts lourds ;
Et lorsque sa fourrure abrite une chair grasse,
C’est la beauté plastique en robe de velours :
Femme, serpent, colombe et singe par la grâce,

Vivant dans la pénombre et le silence austère
Où ronfle son ennui comme un poêle enchanté,
Sa compagnie apporte à l’homme solitaire
Le baume consolant de la mysticité
Vivant dans la pénombre et le silence austère.

Tour à tour triste et gai, somnolent et folâtre,
C’est bien l’âme du gîte où je me tiens sous clé ;
De la table à l’armoire et du fauteuil à l’âtre,
Il vague, sans salir l’objet qu’il a frôlé,
Tour à tour triste et gai, somnolent et folâtre.

Sur le bureau couvert de taches d’encre bleue
Où livres et cahiers gisent ouverts ou clos,
Il passe comme un souffle, effleurant de sa queue
La feuille où ma pensée allume ses falots,
Sur le bureau couvert de taches d’encre bleue.

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Chat de Maurice Rollinat.

Quand il mouille sa patte avec sa langue rose
Pour lustrer son poitrail et son minois si doux,
Il me cligne de l’œil en faisant une pause,
Et je voudrais toujours l’avoir sur mes genoux
Quand il mouille sa patte avec sa langue rose.

Accroupi chaudement aux temps noirs de décembre
Devant le feu qui flambe, ardent comme un enfer,
Pense-t-il aux souris dont il purge ma chambre
Avec ses crocs de nacre et ses ongles de fer ?
Non ! assis devant l’âtre aux temps noirs de décembre,

Entre les vieux chenets qui figurent deux nonnes
A la face bizarre, aux tétons monstrueux,
Il songe à l’angora, mignonne des mignonnes,
Qu’il voudrait bien avoir, le beau voluptueux,
Entre les vieux chenets qui figurent deux nonnes.

Il se dit que l’été, par les bons clairs de lune,
Il possédait sa chatte aux membres si velus ;
Et qu’aujourd’hui, pendant la saison froide et brune,
Il doit pleurer l’amour qui ne renaîtra plus
Que le prochain été, par les bons clairs de lune.

Sa luxure s’aiguise aux râles de l’alcôve,
Et quand nous en sortons encor pleins de désir,
Il nous jette un regard jaloux et presque fauve :
Car tandis que nos corps s’enivrent de plaisir,
Sa luxure s’aiguise aux râles de l’alcôve.

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Chat de Maurice Rollinat.

Quand il bondit enfin sur la couche entr’ouverte,
Comme pour y cueillir un brin de volupté,
La passion reluit dans sa prunelle verte :
Il est beau de mollesse et de lubricité
Quand il bondit enfin sur la couche entr’ouverte.

Pour humer les parfums qu’y laisse mon amante,
Dans le creux où son corps a frémi dans mes bras,
Il se roule en pelote, et sa tête charmante
Tourne de droite à gauche en flairant les deux draps,
Pour humer les parfums qu’y laisse mon amante.

Alors il se pourlèche, il ronronne et miaule,
Et quand il s’est grisé de la senteur d’amour,
Il s’étire en bâillant avec un air si drôle,
Que l’on dirait qu’il va se pâmer à son tour ;
Alors il se pourlèche, il ronronne et miaule.

Son passé ressuscite, il revoit ses gouttières
Où, matou lovelace et toujours triomphant,
Il s’amuse à courir pendant des nuits entières
Les chattes qu’il enjôle avec ses cris d’enfant :
Son passé ressuscite, il revoit ses gouttières.

Panthère du foyer, tigre en miniature,
Tu me plais par ton vague et ton aménité,
Et je suis ton ami, car nulle créature
N’a compris mieux que toi ma sombre étrangeté,
Panthère du foyer, tigre en miniature.

(Les Névroses, pages 103 à 106)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Chat de Maurice Rollinat.

Maurice Rollinat chantait fréquemment des poésies de Charles Baudelaire sur des airs de sa composition. Dix-huit seront transcrites dans des partitions. « Des gens qui ignorent jusqu’au nom de Baudelaire se pâmaient en écoutant la Causerie ou le Madrigal triste » raconte Vincent (Le XIXe siècle du 4 mai 1886, pages 2 et 3, article « Rollinat » signé Vincent). Voici maintenant la description par Charles Buet d’une prestation de Maurice Rollinat dans son salon :

« Il se mit au piano. Il voulait tout d’abord étonner son auditoire, et, de fait, il le surprit avec la sombre et plaintive mélopée du Fantôme d’Ursule. Puis il chanta, à la défilée, interrompu à chaque strophe par des applaudissements d’abord discrets, plus vifs ensuite, et finalement enthousiastes, la Causerie, l’Idéal et la Mort des pauvres, de Baudelaire ; sa mélodie des Corbeaux, le Cimetière aux violettes, et, pour bouquet, la prestigieuse ballade de l’Arc en ciel d’automne. (…) » (« Les artistes mystérieux – M. Maurice Rollinat », Revue politique et littéraire – Revue bleue n° 14 du 6 octobre 1888, pages 443 à 448)

Avec Edgar Poe, nous sommes en présence de deux auteurs marqués par la mort dès leur enfance ou leur jeunesse. Edgar Poe a perdu sa mère à l’âge de deux ans ; il écrira un poème « A ma mère » en pensant aussi au couple Allan qui l’avait recueilli. Maurice Rollinat sera lui, marqué par les décès prématurés de son cousin André Bridoux le 5 mars 1866, âgé seulement de dix-huit ans dont il était très proche, et de son père qu’il adorait le 13 août 1867, à l’âge de soixante-et-un ans. Ce thème imprégnera de nombreux textes chez chacun d’eux.

Maurice Rollinat a consacré un poème entier à Edgar Poe :

EDGAR POE

Edgar Poe fut démon, ne voulant pas être Ange.
Au lieu du Rossignol, il chanta le Corbeau ;
Et dans le diamant du Mal et de l’Étrange
Il cisela son rêve effroyablement beau.

Il cherchait dans le gouffre où la raison s’abîme
Les secrets de la Mort et de l’Éternité,
Et son âme où passait l’éclair sanglant du crime
Avait le cauchemar de la Perversité.

Chaste, mystérieux, sardonique et féroce,
Il raffine l’Intense, il aiguise l’Atroce ;
Son arbre est un cyprès ; sa femme, un revenant.

Devant son œil de lynx le problème s’éclaire :
– Oh ! comme je comprends l’amour de Baudelaire
Pour ce grand Ténébreux qu’on lit en frissonnant !

(Les Névroses, page 56)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Edgar Poe de Maurice Rollinat.

Il le cite dans quatre autres poèmes :

– dans « Les Frissons » :

(…)
Le strident quintessencié,
Edgar Poe, net comme l’acier,
Dégage un frisson de sorcier
Qui vous envoûte !
(…) (Les Névroses, page 9)

– dans « Chopin » :

(…)
L’harmonie a perdu son Edgar Poe farouche
Et la mer mélodique un de ses plus grands flots.
C’est fini ! le soleil des sons tristes se couche,
Le Monde pour gémir n’aura plus de sanglots !
(…) (Les Névroses, page 53)

– dans « Le Mot de l’Énigme » :

(…)
Il avait du serpent, du tigre, et du crapaud.
Mais pour pouvoir en faire une esquisse vivante
Et terrible, il faudrait la plume d’Edgar Poe,
Cette plume du gouffre, infernale et savante !
(…) (Les Névroses, page 273)

– et dans « La Nuit de Novembre » :

(…)
Et j’étais arrivé sur une immense roche
Quand je me rappelai que j’avais dans ma poche
Le bréviaire noir des amants de la Mort,
Cette œuvre qui vous brûle autant qu’elle vous mord,
Que la tombée a dictée et qui paraît écrite
Par la main de Satan, la grande âme proscrite.
Oui, j’avais là sur moi, dans cet endroit désert,
Le Cœur Révélateur, et la Maison Usher,
Ligeia
, Bérénice et tant d’autres histoires
Qui font les jours peureux, les nuits évocatoires,
Et qu’on ne lit jamais sans frisson sur la peau.
Oui délice et terreur ! j’avais un Edgar Poe :
Edgar Poe, le sorcier douloureux et macabre
Qui chevauche à son gré la raison qui se cabre.
Seul, tout seul, au milieu du silence inouï,
Avais-je la pâleur d’un homme évanou
Quand j’ouvris le recueil de sinistres nouvelles
Qui donnent le vertige aux plus mâles cervelles ?
Mes cheveux s’étaient-ils dressés, à ce moment ?
Je ne sais ! Mais mon cœur battait si fortement,
Ma respiration était si haletante,
Que je les entendais tous les deux : oh, l’attente
Du fantôme prévu pendant cette nuit-là !
Et je lus à voix basse Hélène, Morella,
Le Corbeau
, le Portrait ovale, Bérénice,
Et, – que si j’ai mal fait le Très-Haut me punisse ! –
Je relus le Démon de la Perversité !
Puis, lorsque j’eus fini, je vis à la clarté
Du ciel illuminé comme un plafond magique,
Debout sur une roche un revenant tragique
Drapé dans la guenille horrible du tombeau
Et dont la main sans chair soutenait un corbeau :
Fou, je m’enfuis, criblé par les rayons stellaires,
Et c’est depuis ce temps que j’ai peur des nuits claires !

(Les Névroses, pages 335 et 336)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème La Nuit de novembre de Maurice Rollinat.

Maurice Rollinat a traduit huit poèmes d’Edgar Poe. Il a qualifié son travail « d’interprétations » car il n’a pas fait une traduction littérale mais a cherché à créer des poèmes en vers avec des rimes et des rythmes. Durant sa période parisienne, il aimait déclamer « Le Corbeau » comme le raconte Joséphin Peladan :

« (…) C’est [chez Charles Buet] que je vis Rollinat pour la première fois. Après avoir causé de tout aussi bien que tous, il se mit au piano quand on l’en pria et chanta diverses pièces des Fleurs du mal, entr’autres le Jet d’eau, la plus voluptueuse chose du monde. Oh ! pensai-je, c’est du Schopin pire ; puis il déclama le Corbeau ; l’horreur qu’il mettait dans le fameux « jamais, jamais plus » était indicible. Le ver triomphant vint après cette page où Poë égale Orcagna et qui dépasse Quotrèleth. – Oh ! pensai-je, Baudelaire n’avait pas osé traduire Poë en vers ! (…) » (« Chronique parisienne », Les Voix de la patrie du 30 novembre 1882, pages 253 et 254).

Revenons maintenant à sa vie parisienne. Le 11 décembre 1873, il écrit à son ami Raoul Lafagette qu’il fréquente les poètes et les écrivains de la revue La Renaissance littéraire et artistique et il cite Jean Richepin, Maurice Bouchor, Raoul Gineste et Germain Nouveau.

En 1875, son ami Charles Cros l’emmène chez Nina de Villard. Le 3 septembre 1875, il écrit à son ami Raoul Lafagette qu’il a « fait connaissance avec madame Nina de Callias, la maîtresse de Charles Cros. » puis indique : « On rencontre dans son salon plusieurs personnalités intéressantes : Auguste de Chatillon, Villiers de l’Isle Adam, Léon Dierx, Mallarmé, Manet, le sculpteur Deloye, Henry Cros, Planquette pianiste et compositeur, et beaucoup d’autres artistes ». Il joint à sa lettre « une petite pièce qui a eu du succès dans le Cercle en question. C’est un Homme traqué par le Remords en rase campagne par une après midi torride et caniculaire. »

LE REMORDS.

Plus de brise folle
sur les talus !
La frivole
ne vole
plus !
L’âpre soleil rissole
Les grands fumiers mamelus ! –

 Plus d’oiseau loustic !
Sur le roc rouge
très à pic
l’aspic
bouge.
L’homme dévale au bouge,
l’insecte fait son tic-tic. –

 Le bois gigantesque
a la stupeur
d’une fresque.
J’ai presque
peur !...
L’étang par sa torpeur
Est d’un affreux pittoresque.

Et je souffre Hélas
Jusqu’à la fibre !
mon pas
n’est pas
libre !
– Plus une aile qui vibre
Dans l’air ou j’entends un glas !…

 D’êtres, nul vestige !
Dans mon linceul
De vertige
lourd, suis-je
seul ?...
Plus courbé qu’un aïeul
Je marche ! – l’étang se fige ! –

 Mon cœur repentant
Dont tu te moques
ô Satan
est en
loques !...
Oh ! Les noirs soliloques
Que je marmotte en boitant !...

Le soleil s’élève
Comme un drap d’or
L’eau qui rêve
sans trêve
Dort.
Pendant que le remord
Me taillade avec son glaive ! –

 août 1875

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Remords  de Maurice Rollinat.

Il cessera d’aller chez Nina de Villard en décembre 1875. Il pourra néanmoins participer au recueil collectif Les Dixains réalistes (1876) avec dix poèmes qui traduisent des conditions de vie assez difficiles de l’époque. Voici par exemple le numéro « VI » :

Certes, je plains l’aveugle, et sa prunelle opaque
me nâvre ; et la peinture atroce de sa plaque,
dont le rouge me fait songer à l’abattoir,
m’a cloué bien souvent, morne, sur le trottoir.
Mais l’aspect de son chien a de douloureux charmes
pour mon cœur, et je suis remué jusqu’aux larmes
quand je lui vois aux dents, l’été comme l’hiver,
l’anse d’un petit seau de fer blanc peint en vert….
Il implore les gens de ses bons yeux honnêtes :
O bête ! sois bénie entre toutes les bêtes !…

(Les Dixains réalistes, page 10)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Dixain VI de Maurice Rollinat.

 

La reconnaissance par ses pairs commence véritablement avec la parution dans Le Parnasse contemporain de 1876, coordonné par Théodore de Banville, François Coppée et Anatole France, de son poème « Les Cheveux » :

LES CHEVEUX

J’aimais ses cheveux noirs comme des fils de jais
Et toujours parfumés d’une exquise pommade,
Et dans ces lacs d’ébène où parfois je plongeais
S’assoupissait toujours ma luxure nomade.

Une âme, un souffle, un cœur vivaient dans ces cheveux
Puisqu’ils étaient songeurs, animés et sensibles,
Moi, le voyant, j’ai lu de bizarres aveux
Dans le miroitement de leurs yeux invisibles.

La voix morte du spectre à travers son linceul,
Le verbe du silence au fond de l’air nocturne,
Ils l’avaient ! voix unique au monde, que moi seul
J’entendais résonner dans mon cœur taciturne.

Avec la clarté blanche et rose de sa peau
Ils contrastaient ainsi que l’aurore avec l’ombre ;
Quand ils flottaient, c’était le funèbre drapeau
Que son spleen arborait à sa figure sombre.

Coupés, en torsions exquises se dressant,
Sorte de végétal ayant l’humaine gloire,
Avec leur aspect fauve étrange et saisissant,
Ils figuraient à l’œil une mousse très-noire.

Épars, sur les reins nus, aux pieds qu’ils côtoyaient
Ils faisaient vaguement des caresses musquées,
Aux lueurs de la lampe, ardents, ils chatoyaient,
Comme en un clair-obscur l’œil des filles masquées.

Quelquefois, ils avaient de gentils mouvements
Comme ceux des lézards aux flancs d’une rocaille ;
Ils aimaient les rubis, l’or, et les diamants,
Les épingles d’ivoire et les peignes d’écaille.

Dans l’alcôve où brûlé de désirs éternels
J’aiguillonnais en vain ma chair exténuée,
Je les enveloppais de baisers solennels,
Étreignant l’idéal dans leur sombre nuée !…

Des résilles de soie, où leurs anneaux mêlés
S’enroulaient pour dormir ainsi que des vipères,
Ils tombaient d’un seul bond touffus et crespelés,
Dans les plis des jupons, leurs chuchotants repaires.

Aucun homme avant moi ne les ayant humés,
Ils ne connaissaient pas les débauches sordides ;
Virginalement noirs sous mes regards pâmés
Ils noyaient l’oreiller avec des airs candides.

Quand les brumes d’hiver rendaient les cieux blafards,
Ils s’entassaient, grisés par le parfum des fioles,
Mais ils flottaient, l’été, sur les blancs nénuphars,
Au glissement berceur et langoureux des yoles.

Alors, ils préféraient les bluets aux saphirs,
Les roses au corail, et les lys aux opales.
Ils frémissaient au souffle embaumé des zéphyrs,
Simplement couronnés de marguerites pâles !…

Quand parfois ils quittaient le lit, brûlants et las,
Pour venir aspirer la fraîcheur des aurores,
Ils s’épanouissaient au parfum des lilas
Dans un cadre chantant d’oiseaux multicolores.

Et la nuit, s’endormant dans la tiédeur de l’air
Si calme qu’il n’eût pas fait palpiter des toiles,
Ils recevaient ravis – du haut du grand ciel clair –
La bénédiction muette des étoiles.

Mais elle pâlissait ; de jour en jour sa chair
Quittait son ossature atome par atome,
Et navré, je voyais son pauvre corps si cher
Prendre insensiblement l’allure d’un fantôme.

Puis à mesure, hélas ! que mes regards plongeaient
Dans ses yeux qu’éteignait la mort insatiable,
De moments en moments, ses cheveux s’allongeaient,
Entraînant par leur poids sa tête inoubliable.

Et quand elle mourut au fond du vieux manoir,
Ils avaient tant poussé pendant son agonie,
Que j’en enveloppai comme d’un linceul noir
Celle qui m’abreuvait de tendresse infinie !…

Ainsi donc, tes cheveux furent tes assassins.
Leur longueur anormale à la fin t’a tuée ;
Mais, comme aux jours bénis où fleurissaient tes seins,
Dans le fond de mon cœur, je t’ai perpétuée !…

(Le Parnasse contemporain, 1876, pages 364 à 80)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Les Cheveux de Maurice Rollinat.

Aussi, il écrit à sa mère le 7 avril 1876 :

« Mais pourtant je peux vous annoncer, que dès maintenant je suis connu à Paris dans le monde des vrais artistes. On me cote pour un poète original, et le grand éditeur Lemerre vient de m’insérer une longue pièce de vers (les Cheveux) dans le Parnasse Contemporain. Mon nom figure là, à côté de noms presque illustres : Théodore de Banville, Autran, de l’Académie française, François Coppée, Leconte de Lisle, etc. » (Fin d’Œuvre, pages 231 à 233)

En 1877, il fait paraître à compte d’auteur Dans les Brandes. Ce premier ouvrage contient de nombreux rondels. L’inspiration est principalement champêtre, mais certains poèmes ont une teinte macabre. De nombreux textes ont été écrits en pensant à Bel-Air et à ses séjours dans cette région chère à son cœur, aussi l’ouvrage comporte comme dédicace : « A la mémoire de George Sand je dédie ces paysages du Berry. M.R. ».

Au niveau santé, Maurice Rollinat est souvent sujet à des maux de tête qu’il appelle sa « névrose ». À l’époque, le mot « névrose » recouvrait de nombreux symptômes, y compris les maux de tête. Dans son poème « La Céphalalgie », il parle d’un « supplice inventé par Satan » :

LA CÉPHALALGIE

A Louis Tridon.

Celui qui garde dans la foule
Un éternel isolement
Et qui sourit quand il refoule
Un horrible gémissement ;

Celui qui s’en va sous la nue,
Triste et pâle comme un linceul,
Gesticulant, la tête nue,
L’œil farouche et causant tout seul ;

Celui qu’une odeur persécute,
Et qui tressaille au moindre bruit
En maudissant chaque minute
Qui le sépare de la nuit ;

Celui qui rase les vitrines
Avec de clopinants cahots,
Et dont les visions chagrines
Sont pleines d’ombre et de chaos ;

Celui qui va de havre en havre,
Cherchant une introuvable paix,
Et qui jalouse le cadavre
Et les pierres des parapets ;

Celui qui chérit sa maîtresse
Mais qui craint de la posséder,
Après la volupté traîtresse
Sa douleur devant déborder ;

Celui qui hante le phtisique,
Poitrinaire au dernier degré,
Et qui n’aime que la musique
Des glas et du Dies iræ ;

Celui qui, des heures entières,
Comme un fantôme à pas menus,
Escorte jusqu’aux cimetières
Des enterrements d’inconnus ;

Celui dont l’âme abandonnée
A les tortillements du ver,
Et qui se dit : « L’heure est sonnée :
Je décroche mon revolver !

« Cette fois ! je me suicide
A nous deux, pistolet brutal ! »
Sans que jamais il se décide
A se lâcher le coup fatal :

Cet homme a la Céphalalgie,
Supplice inventé par Satan ;
Pince, au feu de l’enfer rougie,
Qui mord son cerveau palpitant !…

(Les Névroses, pages 300 et 301)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème La Céphalalgie de Maurice Rollinat.

En août 1877, il est invité par son ami Camille Guymon à passer des vacances à Saint-Julien de Ratz dans l’Isère. Là, il rencontre la nièce de son hôte, Marie Sérullaz, fille d’un agent de change lyonnais. C’est le coup de foudre, ils se marieront le 19 janvier 1878. Maurice Rollinat va consacrer à la jeune femme plusieurs poèmes dont six sonnets sous forme d’acrostiches. Voici « L’Ange gardien » :

L’ANGE GARDIEN

Archange féminin dont le bel œil, sans trêve,
Miroite en s’embrumant comme un soleil navré,
Apaise le chagrin de mon cœur enfiévré,
Reine de la douceur, du silence et du rêve.

Inspire-moi l’effort qui fait qu’on se relève,
Enseigne le courage à mon corps éploré,
Sauve-moi de l’ennui qui me rend effaré,
Et fourbis mon espoir rouillé comme un vieux glaive.

Rallume à ta gaîté mon pauvre rire éteint ;
Use en moi le vieil homme, et puis, soir et matin,
Laisse-moi t’adorer comme il convient aux anges !

Laisse-moi t’adorer loin du monde moqueur,
Au bercement plaintif de tes regards étranges,
Zéphyrs bleus charriant les parfums de ton cœur !

(Les Névroses, p. 21)

 Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème L'Ange gardien de Maurice Rollinat.

Il est censé habiter Lyon, mais il revient parfois à Paris et en octobre 1878, il est un des fondateurs du club des Hydropathes présidé par Émile Goudeau. Il sera peu présent. Parmi les poèmes qu’il aime alors déclamer, il y a des pièces macabres comme « Le Soliloque de Troppmann » ou « La morte embaumée », d’autres plus gaies comme « Le Cimetière » avec ses violettes, ou « Ballade de l’Arc-en-Ciel » et d’autres très réalistes comme « La Vache au Taureau ».

Voici « Le Cimetière » ; il a été mis en musique avec le titre « Le Cimetière aux violettes », il plaisait beaucoup et Fernand Icres relate : « Mlle Ducasse, de l’Opéra-Comique, a récemment chanté le Cimetière aux Violettes et le Convoi funèbre d’une façon satisfaisante, de l’avis de ceux qui l’ont entendue. » (« Musique », Le Réveil du 31 mai 1882) :

LE CIMETIÈRE

Le cimetière aux violettes
Embaume tous les alentours.
Les lézards y font mille tours
Au parfum de ses cassolettes.

Que de libellules follettes
Y sont vaines de leurs atours !
Le cimetière aux violettes
Embaume tous les alentours.

Et, champ de morts, nid de squelettes
Qui trompe le flair des vautours,
Il dort au bas des vieilles tours,
Entre ses roches maigrelettes,
Le cimetière aux violettes.

(Dans les Brandes, pages 240 et 241)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Cimetière de Maurice Rollinat.

 

Il a pour amis Alphonse Daudet ou Léon Cladel. Il fréquente les salons de Charles Buet et de Jules Barbey d’Aurevilly ; ce dernier lui consacre un long article intitulé « Rollinat – Un poète à l’horizon ! » publié d’abord dans Lyon-Revue de novembre 1881, puis repris dans Le Constitutionnel du 2 juin 1882. L’auteur dresse un portrait flatteur du poète et établit des comparaisons avec Charles Baudelaire et Edgar Poe.

Les relations avec sa belle-famille se dégradent ; Marie ne supporte plus ses fréquentations littéraires et elle le quitte définitivement en février 1882.

Rodolphe Salis ouvre fin novembre 1881, le cabaret du Chat Noir. Maurice Rollinat y va régulièrement ; ses chansons, par exemple « Mademoiselle Squelette » ou « La Buveuse d’Absinthe », rencontrent un grand succès. Voici le début de ces deux poèmes très rythmés :

MADEMOISELLE SQUELETTE

Mademoiselle Squelette !
Je la surnommais ainsi :
Elle était si maigrelette !

Elle était de la Villette,
Je la connus à Bercy,
Mademoiselle Squelette.

Très ample était sa toilette,
Pour que son corps fût grossi :
Elle était si maigrelette !
(…)

(Les Névroses, pages 259 à 261)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Mademoiselle Squelette de Maurice Rollinat.

 

LA BUVEUSE D’ABSINTHE

Elle était toujours enceinte,
Et puis elle avait un air…
Pauvre buveuse d’absinthe !

Elle vivait dans la crainte
De son ignoble partner :
Elle était toujours enceinte !

Par les nuits où le ciel suinte,
Elle couchait en plein air.
Pauvre buveuse d’absinthe !
(…)

(Les Névroses, pages 270 à 272)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème La Buveuse d'absinthe de Maurice Rollinat.

 

Mais son répertoire était varié. Dans le compte rendu « Les Écrivains & les Artistes Hongrois au CHAT NOIR », nous pouvons lire : « Rollinat se mit ensuite au piano et chanta les Yeux morts qui obtinrent un vif succès d’épouvante ; (…) » (Le Chat Noir du 21 juillet 1883). Voici ce poème dédié à Henri Cros :

LES YEUX MORTS

De ses grands yeux chastes et fous
Il ne reste pas un vestige :
Ces yeux qui donnaient le vertige
Sont allés où nous irons tous.

En vain, ils étaient frais et doux
Comme deux bluets sur leur tige ;
De ses grands yeux chastes et fous
Il ne reste pas un vestige.

Quelquefois, par les minuits roux
Pleins de mystère et de prestige,
La morte autour de moi voltige,
Mais je ne vois plus que les trous
De ses grands yeux chastes et fous !

(Les Névroses, page 331)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Les Yeux morts de Maurice Rollinat.

Dans un autre style, lisons la « Ballade des Nuages » publiée dans le journal Le Chat Noir du 6 janvier 1883 :

BALLADE DES NUAGES

A Armand Dayot.

Tantôt plats et stagnants comme des étangs morts,
On les voit s’étaler en flocons immobiles
Ou ramper dans l’azur ainsi que des remords ;
Tantôt comme un troupeau fuyard de bêtes viles,
Ils courent sur les bois, les ravins et les villes ;
Et l’arbre extasié tout près de s’assoupir,
Et les toits exhalant leur vaporeux soupir
Qui les rejoint dans une ascension ravie,
Regardent tour à tour voyager et croupir
Les nuages qui sont l’emblème de la vie.

Plafonds chers aux corbeaux diseurs de mauvais sorts,
Ils blessent l’œil de l’homme et des oiseaux serviles,
Mais les aigles hautains prennent de longs essors
Vers eux, les maëlstroms, les écueils et les îles
D’océans suspendus dans les hauteurs tranquilles.
Après que la rafale a cessé de glapir,
Ils reviennent, ayant pour berger le zéphyr
Qui les laisse rôder comme ils en ont envie,
Et l’aube ou le couchant se met à recrépir
Les nuages qui sont l’emblème de la vie.

Avec leurs gris, leurs bleus, leurs vermillons, leurs ors,
Ils figurent des sphinx, des monceaux de fossiles,
Des navires perdus, de magiques décors,
Et de grands moutons noirs et blancs, fiers et dociles,
Qui vaguent en broutant par des chemins faciles ;
Gros des orages sourds qui viennent s’y tapir,
Ils marchent lentement ou bien vont s’accroupir
Sur quelque montagne âpre et qu’on n’a pas gravie ;
Mais tout à coup le vent passe et fait déguerpir
Les nuages qui sont l’emblème de la vie.

ENVOI

O Mort ! Divinité de l’éternel dormir,
Tu sais bien, toi par qui mon cœur s’use à gémir
Et dont l’appel sans cesse au tombeau me convie,
Que je n’ai jamais pu contempler sans frémir
Les nuages qui sont l’emblème de la vie.

(Les Névroses, pages 214 et 215)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Ballade des nuages de Maurice Rollinat.

Il se crée une réputation d’interprète de ses poèmes : « Il est musicien comme il est poète, et ce n’est pas tout, il est acteur comme il est musicien. Il joue ses vers ; il les dit et il les articule aussi bien qu’il les chante. Et même est-ce bien qu’il faut dire ; ne serait-ce pas plutôt étrangement ? Mais l’étrange n’a-t-il pas aussi sa beauté ? » écrit Jules Barbey d’Aurevilly (« Rollinat, Un poète à l’horizon ! », Lyon-Revue, n° 17 de novembre 1881, pages 629).

Mais Léon Bloy constate : « Très vraisemblablement, Rollinat est condamné à demeurer pour longtemps, pour toujours peut-être, son propre virtuose. C’est sa gloire et c’est son deuil. » (« Maurice Rollinat », Le Chat Noir N° 35 du 9 septembre 1882, page 2.) Charles Buet va dans le même sens et complète : « Maurice Rollinat est condamné, paraît-il, à être son propre rapsode. Il dit avec un art qui s’ignore, tout naturellement, des choses surnaturelles. Il a le geste en spirale des diaboliques ; il a le regard fulgurant des hantés. » (« Tout-Paris », pseudonyme utilisé par Charles Buet, « Bloc-Notes Parisien – Une Célébrité de demain », Le Gaulois du 6 novembre 1882, page 1).

Sarah Bernhardt, sur les recommandations de Coquelin cadet, veut le connaître et l’invite à une soirée à son domicile le 5 novembre 1882. Dès le lendemain Charles Buet publie dans Le Gaulois un article intitulé « Une Célébrité de demain ». Mais surtout, Albert Wolff célèbre journaliste qui avait été aussi invité, fait paraître en première page du Figaro le jeudi 9 novembre 1882, un article retentissant sous le titre « Courrier de Paris ». Il rapporte alors les propos de Sarah Bernhardt : « Ce qu’il est ! s’écria la superbe emballée ; Rollinat est un poète de grand talent ; Rollinat est un tragédien de premier ordre ; Rollinat est un musicien inspiré ; Rollinat, c’est l’artiste le plus doué que j’aie rencontré. Il est, à l’heure présente, une des curiosités de Paris et je veux vous faire connaître Rollinat. » (Albert Wolff, « Courrier de Paris », Le Figaro du 9 novembre 1882, page 1).

Au cours de cette soirée, il chanta « La Mort des fougères », « Le Cimetière aux violettes », « La tarentule du Chaos », « Tristesse de la Lune », « L’Invitation au voyage », « Le Serpent qui danse » et « Le soliloque de Troppmann » (Gustave Guiches, Au Banquet de la Vie, pages 87 à 95).

Lorsque Les Névroses, éditées par Charpentier, paraissent enfin en février 1883, c’est la gloire. Mais toute médaille a son revers. Beaucoup de ses amis poètes ne comprennent pas pourquoi il a été ainsi mis à l’honneur dans Le Figaro. Dans des articles, on parle de lui comme d’un cabotin ou d’un plagiaire d’Edgar Poe et de Charles Baudelaire. Début janvier 1883, il écrit à sa mère :

« Que vous dirai-je des journaux ? tous, les grands comme les petits ont en général parlé de moi sans me connaître. Il y a un fait très caractéristique et qui démontre bien l’inanité de la camaraderie littéraire : les meilleurs articles me sont venus des étrangers, tandis que le dénigrement sous toutes les formes de l’hypocrisie mielleuse m’est arrivé de la part de gens sur qui j’avais le droit de compter. Il faut bien dire que je m’y attendais presque, et que ma désillusion n’a pas été soudaine, mais enfin, si mort au monde que l’on puisse être, il est toujours pénible de constater la perfidie venimeuse et l’ignoble jalousie dans un cœur ou dans un esprit qu’on aurait voulu toujours estimer. » (Fin d’Œuvre, pages 240 à 242)

Il a souvent des maux de tête et des migraines, et aussi des problèmes d’estomac et d’intestins. Il est considéré comme un buveur d’eau, au grand dam de ses amis qui viennent passer la soirée à son domicile : « on disait des vers, toute la nuit, en buvant de l’eau, de l’eau pure » écrit Guillaume Livet (« Rollinat », Le Voltaire du 25 novembre 1882, page 1). Or dans les bars ou dans les salons, il est obligé de consommer des boissons alcoolisées (absinthe, bière, vermouth…), ce qui ne convient pas à sa santé. Au Chat noir, Rodolphe Salis force à la consommation en obligeant ses clients à renouveler leur boisson plusieurs fois par soirée. Par exemple, il avait l’habitude de dire sur un ton solennel : « Messieurs les consommateurs sont priés de renouveler les consommations ! » (« Chronique parisienne » non signée, Le Progrès, Lyon, du 5 mai 1884, page 2) ou d’une manière plus théâtrale, il rappelait aux « seigneurs et damoiselles que l’heure est venue où les gens de bonne lignée ont l’habitude de renouveler leurs consommations » (« Chronique parisienne » signée « Peccadille », Le Français du 8 mai 1884, page 2).

Par ailleurs, les invitations après l’article paru dans Le Figaro et la publication de son livre Les Névroses l’ont certainement fatigué. Aussi, à la fin du premier semestre 1883, Maurice Rollinat est désabusé, il craint pour sa santé et décide de quitter Paris.

 

Maurice Rollinat a voulu aller à Paris pour être reconnu en tant que poète et nous venons de voir qu’il y a réussi. Il s’est créé un réseau d’amis avec des poètes ou écrivains célèbres, il a eu de très nombreux articles dans la presse dont un d’Albert Wolff en première page du Figaro, et son livre Les Névroses a été un succès de librairie. Mais beaucoup de ses poèmes étaient influencés par Charles Baudelaire et Edgar Poe, et au début des années 1880, ces deux auteurs étaient passés de mode. Aussi, Maurice Rollinat a eu de nombreuses critiques négatives par rapport au côté macabre de ses textes alors que les aspects nature étaient mis en valeur. Après avoir quitté Paris, sa vie à Fresselines lui inspirera de nouveaux poèmes qui recueilleront alors les compliments de la critique.

 

5 septembre 2025

Régis CROSNIER.

 

 

NB : Pour avoir plus d’informations sur Maurice Rollinat et l’Association des Amis de Maurice Rollinat, vous pouvez consulter le site Internet qui leur est consacré.