MAURICE ROLLINAT ET LA LIBERTÉ D’ÉCRIRE
(Conférence de Régis Crosnier illustrée de peintures à la cire de Catherine Réault-Crosnier, lue à quatre voix avec des poèmes mis en musique par Michel Caçao, à la médiathèque de Châteauroux le 7 mars 2026, dans le cadre du Printemps des Poètes.)
Le thème du Printemps des poètes 2026 « La liberté. Force vive, déployée. » nous interpelle. L’expression choisie exprime d’abord l’absence de contraintes à travers le mot « liberté » mais une liberté qui est une force avec une énergie intrinsèque qui va s’exprimer dans l’action et la création, et une liberté en expansion et qui se réalise pleinement. Nous sommes dans une dynamique d’action.
Par rapport à la poésie de Maurice Rollinat, quand a-t-il fait preuve de liberté ? quand a-t-il fait évoluer sa manière d’écrire ?

Adolescent, ses poèmes sont surtout inspirés par la nature. Il apprécie les textes de Jean de la Fontaine, Victor Hugo et bien évidemment George Sand, grande amie de son père. Ses sources d’inspiration sont principalement sa famille par exemple : « Dédié à ma mère pour sa fête », la nature : « Une nuit » ou ses activités de vacances : « La Pêche ». Il écrit aussi des épopées comme « La sarabande infernale » et des pièces d’imitation. Dans « Plaintes de Marie Stuart dans sa prison de Loch-Leven » écrit à l’âge de seize ans, il réfléchit sur la captivité « perte de la liberté », et il oppose la sérénité de la nature avec ce que ressent la prisonnière qui a « un cœur / Dont la douleur est la compagne » :
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PLAINTES DE MARIE STUART DANS SA PRISON DE LOCH-LEVEN Voici le printemps ; la nature Du jour naissant le doux flambeau L’alouette au joyeux refrain La perte de la liberté Dans la fleur l’abeille butine, (Poèmes de jeunesse proposés par Catherine Réault-Crosnier et Régis Crosnier, pages 75 et 77) |
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Durant cette période, il aime fréquenter les filles et il traduira ces relations dans des poèmes restés inédits de son vivant, aux titres évocateurs comme « La nudité de Berthe ». Cette attirance pour les femmes se reflétera dans sa poésie pendant une dizaine d’années. Lorsque fin 1871, il propose un recueil intitulé Tentations à l’éditeur Lemerre, celui-ci le refuse sur les recommandations d’Anatole France, certainement vu le caractère érotique de certains textes. Maurice Rollinat rencontre là, la première limite à sa liberté d’écriture.
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Début 1873, George Sand, lui donne les conseils suivants : « Tu as du talent, cela est certain, mon cher enfant. A présent il faut ouvrir les yeux tout grands et voir le beau, le joli, le médiocre, comme tu vois le laid, le triste et le bizarre. Il faut tout voir et tout sentir, et ne pas se retrancher dans la névrose qui rend incomplet et monotone, tu veux être imprimé, c’est pour être lu, alors il ne faut pas rebuter et déplaire. Il faut retrancher le cynique, éviter les mots qui répugnent, et ne pas se parquer dans le son de cloche funèbre. Tu n’as pas compris Chopin si tu n’as vu que le côté déchirant. Il avait aussi le côté naïf, sincère, enthousiaste, et tendre, ce n’était pas un génie incomplet. (…) » [Nohant, 21 janvier 1873]. Effectivement, un poète peut écrire pour lui-même, mais s’il veut être édité et lu, il doit intégrer un certain nombre de règles. |
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Dès la fin de l’année 1871, il soumet quelques poèmes à l’avis de Théodore de Banville : « Monsieur, Deux implacables muses, le tempérament et la céphalalgie, m’ont inspiré un sombre livre où j’ai essayé de graver mes pensées morbides en caractères impressionnants. Mais avant de le porter à l’éditeur, j’ai besoin de savoir ce qu’il vaut, et si j’ai le droit de cultiver l’Art sans avoir peur de le profaner. Suis-je un rimeur banal ou suis-je un poète ? Je ne
m’en rapporte pas aux flatteries du vulgaire, non plus qu’aux
insinuations de ma vanité : je me défie de l’encens, et j’ai soif
d’une critique souveraine qui veuille bien me parler avec franchise et m’éclairer
définitivement. (Lettre de Maurice Rollinat à Théodore de Banville, datée du 12 décembre 1871, publiée par Hugues Lapaire dans Rollinat Poète et Musicien, pages 49 et 50.) Celui-ci lui répond le 26 décembre 1871 : « Monsieur, Si j’ai tardé à vous répondre, c’est que j’ai
tenu à bien lire, à deux reprises différentes, les vers à propos
desquels vous voulez bien me demander conseil. Je me hâte de vous le dire
tout d’abord il y a dans vos poèmes un grand et incontestable talent,
déjà très curieux et très accompli, un tempérament original, de la vie
et enfin un grand art de peindre et de faire voir les objets ; mais à
mon grand regret que j’ai d’objections à vous faire ! Il me semble
que souvent, et notamment dans les pièces intitulées Les Deux Horreurs
et Une Confidence Atroce, vous êtes tout à fait sorti des
conditions permises de l’art. Et vous ne sauriez pour cela vous autoriser
ni de l’exemple d’Edgar Poe ni de celui du grand et regretté
Baudelaire, car l’un comme l’autre, ils ont gardé toujours dans leurs
plus sinistres compositions la suprême beauté poétique ! (Lettre publiée par Régis Miannay dans son article « Banville et Rollinat » paru dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 18 – Année 1979, pages 6 à 9.) |
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Régis Miannay qui a eu connaissance des deux poèmes cités, indique : « Les deux dernières pièces, "Les Deux horreurs" et "Une Confidence atroce", sont restées inédites. L’une évoque, avec réalisme, les amours d’un malade et d’une prostituée, l’autre une scène où se mêlent les éléments macabres et érotiques. » (id.) Ainsi, Théodore de Banville rejoint Anatole France par rapport au caractère trop érotique ou macabre des poèmes que Maurice Rollinat écrivait jeune adulte.
Maurice Rollinat suivra les conseils du maître, il sera ensuite reçu dans son salon et Théodore de Banville favorisera la parution du poème « Les Cheveux » dans Le Parnasse contemporain de 1876.
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Son ami Raoul Lafagette lui donne des conseils de prosodie : « (…) Je me fis auprès de lui l’impitoyable écho des paroles de Théophile Gautier, je lui transmis ce haut enseignement. Le précepte de la consonne d’appui le rendit songeur et le rembrunit, car il condamnait à mort la plupart des rimes pondues jusque-là. Mais Rollinat est un de ces ouvriers de race que la difficulté stimule au lieu de les rebuter. Dès le lendemain, il m’apporta une pièce intitulée La Religieuse où les règles étaient religieusement observées. A partir de ce moment, Rollinat astreignit sa fantaisie à la concordance mathématique des rimes. (…) » (« Un article posthume de Raoul Lafagette sur Maurice Rollinat », Revue du Berry et du Centre, septembre-octobre 1934, page 81)
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En 1874, George Sand constate les progrès réalisés par le jeune poète :
« Je te remercie de m’avoir écouté, mon cher enfant et je vois avec plaisir que tu n’as pas besoin de vilains sujets et de vilains mots pour être un poète. Tes nouveaux essais valent mieux que les anciens, et les arbres sont surtout réussis. Si tu voulais m’écouter encore je te donnerais un bon conseil et je te mènerais au succès peut-être même au succès d’argent, bien que la poésie ne soit pas une denrée demandée. Mais il faudrait faire une évolution poétique si complète, que je ne te donnerai mon conseil que moyennant ton consentement et ta promesse de ne pas sauter au plafond. (…) » [Nohant, 13 avril 1874]
Voici maintenant le poème « Les Arbres » qui a d’abord été publié dans La Vie littéraire du 19 octobre 1876, dédicacé à George Sand. Lors de sa publication dans l’édition de 1877 de Dans les Brandes, c’est à Victor Hugo qu’il sera dédicacé. Ce poème ne pouvait que plaire à sa marraine littéraire qui, dans ses romans champêtres, a toujours défendu la forêt. Elle avait aussi, dans un article publié dans Le Temps du 13 novembre 1872, milité contre l’abattage des grands arbres de la forêt de Fontainebleau ; elle avait alors utilisé l’expression « grands végétaux » que l’on retrouve dans le premier vers du poème de Maurice Rollinat.
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LES ARBRES Arbres, grands végétaux, martyrs des saisons
fauves, Quand le regard du peintre a soif de pittoresque, De vous un magnétisme étrange se dégage, Quand l’éclair et la foudre enflent rafale et
grêle, Alors, vous qui parfois, muets comme des marbres, L’été, plein de langueurs, l’oiseau clôt ses
paupières Et quand la canicule, aux vivants si funeste, |
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Votre mélancolie, à la fin de l’automne, Les seules nuits de mai, sous les rayons stellaires, Une brume odorante autour de vous circule Sachant qu’un drame étrange est joué sous vos
dômes, Et le soleil vous mord, l’aquilon vous cravache, Partout où vous vivez, chênes, peupliers, ormes, (Dans les Brandes, pages 112 à 115) |
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En 1877, il fait paraître à compte d’auteur Dans les Brandes. Ce premier ouvrage contient de nombreux rondels. L’inspiration est principalement champêtre, mais certains poèmes ont une teinte macabre. De nombreux textes ont été écrits en pensant à Bel-Air et à ses séjours dans cette région chère à son cœur, aussi l’ouvrage comporte comme dédicace : « A la mémoire de George Sand je dédie ces paysages du Berry. M.R. ».
Voici maintenant un poème inspiré de la campagne berrichonne, où, tout du long, il semble flotter un vent de liberté. Autour de la « petite Jeanne » qui tricote, les animaux, les oiseaux et les insectes vont et viennent comme dans un petit paradis.
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LE CHAMP DE CHARDONS Le champ fourmille de chardons : En chantant au bord du fossé Les brebis vaguent en broutant |
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Près de Jeanne, au pied d’un sureau, Le taon fait son bruit de ronfleur, J’aperçois les petits cochons |
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Le baudet plein de nonchaloir Le soleil dort dans les cieux gris Au loin, sur le chemin de fer, (Dans les Brandes, pages 57 à 61) |
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Le 19 janvier 1878, Maurice Rollinat épouse Marie Sérullaz, fille d’un agent de change lyonnais. Les relations avec sa belle-famille ne sont pas toujours faciles et tous ses poèmes ne sont pas forcément appréciés. Émile Vinchon raconte : « Certaines pages où l’on ne trouve pourtant rien à reprendre, avaient été vues d’un mauvais œil : Les Cheveux et les Bottines d’étoffe. J’ai eu entre les mains le volume que Rollinat avait adressé à la famille Sérullaz, avec cette dédicace : "A Mme Sérullaz, très sympathique hommage de l’auteur" ; les deux pièces incriminées et jugées subversives n’y figurent plus, les pages en ont été coupées. » (Maurice Rollinat, Étude biographique et littéraire, 1921, page 65). Le poème « Les Cheveux » a été censuré certainement du fait de la description des cheveux d’une femme morte et des souvenirs érotiques qu’ils évoquaient pour l’auteur (en particulier la huitième strophe : « Dans l’alcôve où brûlé de désirs éternels / J’aiguillonnais en vain ma chair exténuée, / Je les enveloppais de baisers solennels / Étreignant l’idéal dans leur sombre nuée. »). Quant au poème « Les Bottines d’étoffes », il décrit une fête populaire, bien éloignée des plaisirs habituels de sa belle-famille, avec un côté fétichisme des pieds qui pouvait être choquant en particulier dans l’avant-dernière strophe : « Leurs petits bouts carrés me becquetaient les lèvres, / Et leurs talons pointus me chatouillaient le cou ; / Et tout mon corps flambait : délicieuses fièvres / Qui me vaporisaient le sang ! ». |
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Un exemplaire de Dans les Brandes a été modifié par Maurice et Marie, certainement à l’été 1878, lors de vacances passées à Bel-Air. Des pages ont été collées, d’autres découpées et d’autres recouvertes de pages blanches sur lesquelles Maurice et Marie ont recopié d’autres textes. Dix-neuf poèmes ont été enlevés et un réduit en longueur. Dans les causes des suppressions, nous trouvons des aspects érotiques, le fait que des expressions possibles pour un célibataire devenaient complètement déplacées pour un homme marié, l’évocation de légendes avec la présence du Diable, ou des scènes campagnardes en complet décalage avec les valeurs de la famille Sérullaz. Ils ont été remplacés par seize poèmes qui seront tous publiés dans Les Névroses en 1883. Ils sont beaucoup plus consensuels, sept figureront d’ailleurs dans Le Livre de la Nature (1893), sous-titré « Choix de poésies pour les enfants ». Ce travail montre l’influence de la famille Sérullaz sur Maurice en lui faisant prendre conscience que maintenant il est marié et qu’il ne peut pas écrire et publier des textes comme lorsqu’il était célibataire.
Voici « Le petit Lièvre » qui a remplacé « Les Bottines d’étoffes » :
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LE PETIT LIÈVRE Brusque, avec un frisson La chanson Tremblant au moindre accroc, N’est pas trop L’animal anxieux Comme un vieux N’entend-il pas quelqu’un ? Au parfum Dans le matin pâlot, Près de l’eau Terrains mous, terrains durs, Les vieux murs L’aube suspend ses pleurs Et les fleurs L’if qui se rabougrit, Tout sourit Et dans le champ vermeil Au soleil (Les Névroses, pages 143 à 146) |
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Maurice Rollinat habite Lyon, mais de temps en temps, il préfère revenir à Paris où il côtoie à nouveau le milieu bohème d’artistes et d’écrivains du Quartier latin. En octobre 1878, il est un des fondateurs du club des Hydropathes présidé par Émile Goudeau ; il y est peu présent. Parmi les poèmes qu’il aime déclamer, il y a des pièces macabres comme « Le Soliloque de Troppmann » ou « La Morte embaumée », d’autres plus gaies comme « Les Violettes » ou « Ballade de l’Arc-en-Ciel » et d’autres très réalistes comme « La Vache au Taureau ».
Georges Gourdon raconte une séance des Hydropathes un soir d’hiver de l’année 1879 : « "Les Babillardes ! le Cimetière aux violettes !" cria l’auditoire. Et Rollinat se mettant au piano, exécuta avec une douceur d’expression impossible à rendre, ces deux mélodies dont le charme étonnant me suit encore. » (Article « Maurice Rollinat », La Revue Libérale du 1er janvier 1883, pages 160 à 167).
Voici « Les Babillardes », poème tout en légèreté où les jeunes femmes respirent la liberté d’aller et la joie de vivre :
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LES BABILLARDES Bavardes comme des perruches, En grignotant le pain des huches, Elles vont balançant leurs cruches, (Dans les Brandes, pages 210 et 211) |
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Dans le journal Les Hydropathes, il publiera quatre poèmes : « Le Baby » (n° 11 du 12 juin 1879), « Le chasseur en soutane » (n° 12 du 25 juin 1879), « A Charles Frémine » (n° 14 du 25 juillet 1879) et « Mademoiselle Squelette » (n° 2 du 28 janvier 1880).
Voici « Le Baby » qui vit joyeusement dans la campagne berrichonne mais qui a une fin tragique ; il faut dire que la mortalité infantile était importante à cette époque.
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LE BABY A Georges Nardin. Frais comme l’herbe qui pousse, Le merle qui se trémousse Le roc où l’éclair s’émousse Il se roulait dans la mousse Longtemps, devant la frimousse La flaque où l’on s’éclabousse Près du chat qui se courrouce Oh ! dans l’eau de son qui mousse Il suivait tout ce qui glousse, A la voix lointaine et douce Dans la nuit vitreuse et rousse, Mais la mort vient et nous pousse ! Un jour on me dit : « Il tousse. » La mort le prit sans secousse : (Les Névroses, pages 223 à 225) |
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Ce poème publié en 1879, ne portait pas à critique, mais en 1880 Maurice Rollinat retrouve plus de liberté avec « Mademoiselle Squelette ».
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Les relations avec Marie se dégradent, celle-ci supportant de moins en moins ses fréquentations littéraires. Edmond Haraucourt raconte comment Maurice Rollinat apprit le départ définitif de sa femme : « Or, un jour, au début de 1882 (c’était, je crois, en février), reconduisant Maurice qui était venu me voir, je montai avec lui à son appartement. Quand nous entrâmes, la bonne lui jeta : "Madame est partie. – Vous voulez dire qu’elle est sortie ? – Non. Elle a fait sa malle, elle m’a envoyée chercher un fiacre, et elle a dit au cocher : "Gare de Lyon." » (article « Le Roman d’une Vie », La Dépêche (Toulouse) du 22 janvier 1933, page 1). Maurice Rollinat est alors libre de composer à sa guise son deuxième volume Les Névroses. Il est alors aidé par Edmond Haraucourt : « (…) il s’affolait devant l’avalanche de ses propres manuscrits, qui sortaient des tiroirs en masses trop denses ; j’assumai la tâche d’opérer un classement des poèmes et d’agencer les subdivisions du volume. » (article « Un Homme du Moyen âge », La Dépêche (Toulouse) du 29 janvier 1933, page 1). À cette époque, Edmond Haraucourt prépare la publication de son livre La Légende des sexes (daté de 1882, mais achevé d’imprimer le 15 avril 1883 à Bruxelles) dont un poème « La Vieille » est dédicacé à Maurice Rollinat (page 81). Il n’est donc pas étonnant de voir Maurice Rollinat rajouter le chapitre « Les Luxures » avec des poèmes tels « Le Succube » (démon qui séduit les hommes et qui abuse d’eux pendant leur sommeil en prenant l’apparence d’une femme), « Les Lèvres pâmées », « La Baigneuse », « Vierge damnée » ou encore « Les deux Serpents ». En lisant ce poème, on ne peut s’empêcher de penser à son expérience matrimoniale qui l’a fortement marqué : |
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LES DEUX SERPENTS A Fernand Icres. Fuis la femme, crains la vipère, Ces deux serpents-là font la paire : Avec le soupçon pour compère, (Les Névroses, p. 109) |
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Dans ce chapitre, un poème est dédicacé à Edmond Haraucourt, il s’agit d’ « Ombres visiteuses » qui aurait pu être écrit par celui-ci avec des parties du corps féminin associées au désir et au plaisir.
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OMBRES VISITEUSES A Edmond Haraucourt. O mains d’ambre rosé, mains de plume et d’ouate Et de rêve que dans l’œil bleu ! O mignonnettes mains, menottes à fossettes Pour tisonner ma chair en feu ; O petits pieds qui vont comme le zéphyr passe, Et le sillage du désir ; O jarretière noire à la boucle argentée, Pour les étreintes du plaisir ; O seins, poires de chair, dures et savoureuses, Cheveux d’or auxquels je me pends ; Ventre pâle où je lis un poème de spasmes, S’enroulent comme des serpents : C’est vous que je revois, ombres voluptueuses, Et de rêves épanouis ; Émergeant du brouillard nacré des mousselines, Pleines de parfums inouïs ! (Les Névroses, pages 117 et 118) |
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À partir de cette période, Maurice Rollinat ne se censurera plus. Après avoir quitté Paris, le premier livre composé à Fresselines sera « L’Abîme » avec des textes fortement inspirés de ses relations parisiennes. Il se comporte alors comme un moraliste avec des poèmes aux titres révélateurs de son état d’esprit vis-à-vis de gens qu’il a côtoyés : « L’Hypocrisie », « L’Intérêt », « L’Égoïsme », « La Médisance »… Voici « L’Hypocrisie » où il semble régler des comptes. On pense alors à la lettre qu’il écrivait à sa mère, début 1883 : « Il y a un fait très caractéristique et qui démontre bien l’inanité de la camaraderie littéraire : les meilleurs articles me sont venus des étrangers, tandis que le dénigrement sous toutes les formes de l’hypocrisie mielleuse m’est arrivé de la part de gens sur qui j’avais le droit de compter. » (Fin d’Œuvre, pages 240 à 242)
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L’HYPOCRISIE Elle est dans l’homme et dans la bête, Mais c’est surtout dans l’âme humaine, Le chemin de notre mystère C’est par ses ruses sans pareilles, S’ils pouvaient pénétrer ses charmes, Elle est tout miel, velours et soie, Le mensonge expert lui procure Et ses paroles toujours feintes Est-il sûr qu’avec sa science Quand elle joue à la tendresse Elle se juge, se critique Si, par hasard, son imposture Elle façonne la souffrance, C’est la sournoise conseillère Il n’est pas jusqu’à la tristesse Multipliant sa flatterie, Et, tôt ou tard, sa patience, (L’Abîme, pages 14 à 18) |
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Puis la vie de la campagne prend le dessus, Maurice Rollinat s’inspire principalement de la nature environnante et il devient un auteur qualifié de « régionaliste ».
Pour un poète, la liberté d’écrire ne peut pas faire abstraction de contraintes car il a besoin d’être lu et d’être édité. Il doit aussi prendre en considération son environnement notamment familial. Maurice Rollinat en a fait l’expérience, il a dû en tenir compte durant toutes les années 1880. À Fresselines, ses textes étaient beaucoup plus consensuels, il avait alors une plus grande liberté d’écriture.
Décembre 2025 / mars 2026.
Régis Crosnier.
NB : Pour avoir plus d’informations sur Maurice Rollinat et l’Association des Amis de Maurice Rollinat, vous pouvez consulter le site Internet qui leur est consacré.
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