MAURICE ROLLINAT ET LA LIBERTÉ D’ÉCRIRE

 

 

(Conférence de Régis Crosnier illustrée de peintures à la cire de Catherine Réault-Crosnier, lue à quatre voix avec des poèmes mis en musique par Michel Caçao, à la médiathèque de Châteauroux le 7 mars 2026, dans le cadre du Printemps des Poètes.)

 

 

Le thème du Printemps des poètes 2026 « La liberté. Force vive, déployée. » nous interpelle. L’expression choisie exprime d’abord l’absence de contraintes à travers le mot « liberté » mais une liberté qui est une force avec une énergie intrinsèque qui va s’exprimer dans l’action et la création, et une liberté en expansion et qui se réalise pleinement. Nous sommes dans une dynamique d’action.

Par rapport à la poésie de Maurice Rollinat, quand a-t-il fait preuve de liberté ? quand a-t-il fait évoluer sa manière d’écrire ?

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le début de la conférence Maurice Rollinat et la liberté d'écrire.

Adolescent, ses poèmes sont surtout inspirés par la nature. Il apprécie les textes de Jean de la Fontaine, Victor Hugo et bien évidemment George Sand, grande amie de son père. Ses sources d’inspiration sont principalement sa famille par exemple : « Dédié à ma mère pour sa fête », la nature : « Une nuit » ou ses activités de vacances : « La Pêche ». Il écrit aussi des épopées comme « La sarabande infernale » et des pièces d’imitation. Dans « Plaintes de Marie Stuart dans sa prison de Loch-Leven » écrit à l’âge de seize ans, il réfléchit sur la captivité « perte de la liberté », et il oppose la sérénité de la nature avec ce que ressent la prisonnière qui a « un cœur / Dont la douleur est la compagne » :

PLAINTES DE MARIE STUART DANS SA PRISON DE LOCH-LEVEN

Voici le printemps ; la nature
Étend son manteau de verdure
Sur les arbres et sur les prés ;
On voit briller sur la bruyère
Le bluet, et la primevère,
Les rochers de buis sont parés.

Du jour naissant le doux flambeau
réjouit le cristal de l’eau
Et brille au haut de la montagne.
Tout rit : l’oiseau, le vent, la fleur,
mais rien ne peut charmer un cœur
Dont la douleur est la compagne.

L’alouette au joyeux refrain
Éveille l’odorant matin,
humide encor de la rosée ;
Le rossignol au fond des bois,
Chante et soupire… au loin sa voix
frémit plaintive et cadencée.

La perte de la liberté
Une affreuse captivité,
Voilà ce que j’ai pour partage.
Je ne sens plus le frais de l’air…
Le printemps pour moi c’est l’hiver…
Mon Dieu ! donnez moi du courage !

Dans la fleur l’abeille butine,
Le mai fleurit sur l’aubépine,
Et le pampre sur le coteau,
Tandis que moi reine d’Écosse,
Victime d’un tyran féroce,
Je vais tomber sous le couteau !

(Poèmes de jeunesse proposés par Catherine Réault-Crosnier et Régis Crosnier, pages 75 et 77)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Plaintes de Marie Stuart dans sa prison de Loch-Leven de Maurice Rollinat.

Durant cette période, il aime fréquenter les filles et il traduira ces relations dans des poèmes restés inédits de son vivant, aux titres évocateurs comme « La nudité de Berthe ». Cette attirance pour les femmes se reflétera dans sa poésie pendant une dizaine d’années. Lorsque fin 1871, il propose un recueil intitulé Tentations à l’éditeur Lemerre, celui-ci le refuse sur les recommandations d’Anatole France, certainement vu le caractère érotique de certains textes. Maurice Rollinat rencontre là, la première limite à sa liberté d’écriture.

Début 1873, George Sand, lui donne les conseils suivants :

« Tu as du talent, cela est certain, mon cher enfant. A présent il faut ouvrir les yeux tout grands et voir le beau, le joli, le médiocre, comme tu vois le laid, le triste et le bizarre. Il faut tout voir et tout sentir, et ne pas se retrancher dans la névrose qui rend incomplet et monotone, tu veux être imprimé, c’est pour être lu, alors il ne faut pas rebuter et déplaire. Il faut retrancher le cynique, éviter les mots qui répugnent, et ne pas se parquer dans le son de cloche funèbre. Tu n’as pas compris Chopin si tu n’as vu que le côté déchirant. Il avait aussi le côté naïf, sincère, enthousiaste, et tendre, ce n’était pas un génie incomplet. (…) » [Nohant, 21 janvier 1873].

Effectivement, un poète peut écrire pour lui-même, mais s’il veut être édité et lu, il doit intégrer un certain nombre de règles.

Portrait de George Sand en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

 

Dès la fin de l’année 1871, il soumet quelques poèmes à l’avis de Théodore de Banville :

« Monsieur,

Deux implacables muses, le tempérament et la céphalalgie, m’ont inspiré un sombre livre où j’ai essayé de graver mes pensées morbides en caractères impressionnants. Mais avant de le porter à l’éditeur, j’ai besoin de savoir ce qu’il vaut, et si j’ai le droit de cultiver l’Art sans avoir peur de le profaner.

Suis-je un rimeur banal ou suis-je un poète ? Je ne m’en rapporte pas aux flatteries du vulgaire, non plus qu’aux insinuations de ma vanité : je me défie de l’encens, et j’ai soif d’une critique souveraine qui veuille bien me parler avec franchise et m’éclairer définitivement.
(…) »

(Lettre de Maurice Rollinat à Théodore de Banville, datée du 12 décembre 1871, publiée par Hugues Lapaire dans Rollinat Poète et Musicien, pages 49 et 50.)

Celui-ci lui répond le 26 décembre 1871 :

« Monsieur,

Si j’ai tardé à vous répondre, c’est que j’ai tenu à bien lire, à deux reprises différentes, les vers à propos desquels vous voulez bien me demander conseil. Je me hâte de vous le dire tout d’abord il y a dans vos poèmes un grand et incontestable talent, déjà très curieux et très accompli, un tempérament original, de la vie et enfin un grand art de peindre et de faire voir les objets ; mais à mon grand regret que j’ai d’objections à vous faire ! Il me semble que souvent, et notamment dans les pièces intitulées Les Deux Horreurs et Une Confidence Atroce, vous êtes tout à fait sorti des conditions permises de l’art. Et vous ne sauriez pour cela vous autoriser ni de l’exemple d’Edgar Poe ni de celui du grand et regretté Baudelaire, car l’un comme l’autre, ils ont gardé toujours dans leurs plus sinistres compositions la suprême beauté poétique !
(…) »

(Lettre publiée par Régis Miannay dans son article « Banville et Rollinat » paru dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 18 – Année 1979, pages 6 à 9.)

 Portrait de Théodore de banville en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

Régis Miannay qui a eu connaissance des deux poèmes cités, indique : « Les deux dernières pièces, "Les Deux horreurs" et "Une Confidence atroce", sont restées inédites. L’une évoque, avec réalisme, les amours d’un malade et d’une prostituée, l’autre une scène où se mêlent les éléments macabres et érotiques. » (id.) Ainsi, Théodore de Banville rejoint Anatole France par rapport au caractère trop érotique ou macabre des poèmes que Maurice Rollinat écrivait jeune adulte.

Maurice Rollinat suivra les conseils du maître, il sera ensuite reçu dans son salon et Théodore de Banville favorisera la parution du poème « Les Cheveux » dans Le Parnasse contemporain de 1876.

Son ami Raoul Lafagette lui donne des conseils de prosodie :

« (…) Je me fis auprès de lui l’impitoyable écho des paroles de Théophile Gautier, je lui transmis ce haut enseignement. Le précepte de la consonne d’appui le rendit songeur et le rembrunit, car il condamnait à mort la plupart des rimes pondues jusque-là. Mais Rollinat est un de ces ouvriers de race que la difficulté stimule au lieu de les rebuter. Dès le lendemain, il m’apporta une pièce intitulée La Religieuse où les règles étaient religieusement observées. A partir de ce moment, Rollinat astreignit sa fantaisie à la concordance mathématique des rimes. (…) »

(« Un article posthume de Raoul Lafagette sur Maurice Rollinat », Revue du Berry et du Centre, septembre-octobre 1934, page 81)

 

Portrait de Raoul Lafagette en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

En 1874, George Sand constate les progrès réalisés par le jeune poète :

« Je te remercie de m’avoir écouté, mon cher enfant et je vois avec plaisir que tu n’as pas besoin de vilains sujets et de vilains mots pour être un poète. Tes nouveaux essais valent mieux que les anciens, et les arbres sont surtout réussis. Si tu voulais m’écouter encore je te donnerais un bon conseil et je te mènerais au succès peut-être même au succès d’argent, bien que la poésie ne soit pas une denrée demandée. Mais il faudrait faire une évolution poétique si complète, que je ne te donnerai mon conseil que moyennant ton consentement et ta promesse de ne pas sauter au plafond. (…) » [Nohant, 13 avril 1874]

Voici maintenant le poème « Les Arbres » qui a d’abord été publié dans La Vie littéraire du 19 octobre 1876, dédicacé à George Sand. Lors de sa publication dans l’édition de 1877 de Dans les Brandes, c’est à Victor Hugo qu’il sera dédicacé. Ce poème ne pouvait que plaire à sa marraine littéraire qui, dans ses romans champêtres, a toujours défendu la forêt. Elle avait aussi, dans un article publié dans Le Temps du 13 novembre 1872, milité contre l’abattage des grands arbres de la forêt de Fontainebleau ; elle avait alors utilisé l’expression « grands végétaux » que l’on retrouve dans le premier vers du poème de Maurice Rollinat.

LES ARBRES

Arbres, grands végétaux, martyrs des saisons fauves,
Sombres lyres des vents, ces noirs musiciens,
Que vous soyez feuillus ou que vous soyez chauves,
Le poète vous aime et vos spleens sont les siens.

Quand le regard du peintre a soif de pittoresque,
C’est à vous qu’il s’abreuve avec avidité,
Car vous êtes l’immense et formidable fresque
Dont la terre sans fin pare sa nudité.

De vous un magnétisme étrange se dégage,
Plein de poésie âpre et d’amères saveurs ;
Et quand vous bruissez, vous êtes le langage
Que la nature ébauche avec les grands rêveurs.

Quand l’éclair et la foudre enflent rafale et grêle,
Les forêts sont des mers dont chaque arbre est un flot,
Et tous, le chêne énorme et le coudrier grêle,
Dans l’opaque fouillis poussent un long sanglot.

Alors, vous qui parfois, muets comme des marbres,
Vous endormez, pareils à des cœurs sans remords,
Vous tordez vos grands bras, vous hurlez, pauvres arbres,
Sous l’horrible galop des éléments sans mors.

L’été, plein de langueurs, l’oiseau clôt ses paupières
Et dort paisiblement sur vos mouvants hamacs,
Vous êtes les écrans des herbes et des pierres
Et vous mêlez votre ombre à la fraîcheur des lacs.

Et quand la canicule, aux vivants si funeste,
Pompe les étangs bruns, miroirs des joncs fluets,
Dans l’atmosphère lourde où fermente la peste,
Vous immobilisez vos branchages muets.

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Les Arbres de Maurice Rollinat.

Votre mélancolie, à la fin de l’automne,
Est pénétrante, alors que sans fleurs et sans nids,
Sous un ciel nébuleux où d’heure en heure il tonne,
Vous semblez écrasés par vos rameaux jaunis.

Les seules nuits de mai, sous les rayons stellaires,
Aux parfums dont la terre emplit ses encensoirs,
Vous oubliez parfois vos douleurs séculaires
Dans un sommeil bercé par le zéphyr des soirs.

Une brume odorante autour de vous circule
Quand l’aube a dissipé la nocturne stupeur,
Et, quand vous devenez plus grands au crépuscule,
Le poète frémit comme s’il avait peur.

Sachant qu’un drame étrange est joué sous vos dômes,
Par les bêtes le jour, par les spectres la nuit,
Pour voir rôder les loups et glisser les fantômes,
Vos invisibles yeux s’ouvrent au moindre bruit.

Et le soleil vous mord, l’aquilon vous cravache,
L’hiver vous coud tout vifs dans un froid linceul blanc,
Et vous souffrez toujours jusqu’à ce que la hache
Taillade votre chair et vous tranche en sifflant.

Partout où vous vivez, chênes, peupliers, ormes,
Dans les cités, aux champs, et sur les rocs déserts,
Je fraternise avec les tristesses énormes
Que vos sombres rameaux épandent par les airs.

(Dans les Brandes, pages 112 à 115)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Les Arbres de Maurice Rollinat.

En 1877, il fait paraître à compte d’auteur Dans les Brandes. Ce premier ouvrage contient de nombreux rondels. L’inspiration est principalement champêtre, mais certains poèmes ont une teinte macabre. De nombreux textes ont été écrits en pensant à Bel-Air et à ses séjours dans cette région chère à son cœur, aussi l’ouvrage comporte comme dédicace : « A la mémoire de George Sand je dédie ces paysages du Berry. M.R. ».

Voici maintenant un poème inspiré de la campagne berrichonne, où, tout du long, il semble flotter un vent de liberté. Autour de la « petite Jeanne » qui tricote, les animaux, les oiseaux et les insectes vont et viennent comme dans un petit paradis.

LE CHAMP DE CHARDONS

Le champ fourmille de chardons :
Quel paradis pour le vieil âne !
Adieu bât, sangles et bridons !
Le champ fourmille de chardons.
La brise mêle ses fredons
A ceux de la petite Jeanne !
Le champ fourmille de chardons :
Quel paradis pour le vieil âne !

En chantant au bord du fossé
La petite Jeanne tricote.
Elle songe à son fiancé
En chantant au bord du fossé ;
Son petit sabot retroussé
Dépasse le bout de sa cotte.
En chantant au bord du fossé
La petite Jeanne tricote.

Les brebis vaguent en broutant
Et s’éparpillent sur les pentes
Que longe un tortueux étang.
Les brebis vaguent en broutant.
Le bon vieil âne est si content
Qu’il retrouve des dents coupantes.
Les brebis vaguent en broutant
Et s’éparpillent sur les pentes.

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Champ de chardons de Maurice Rollinat.

Près de Jeanne, au pied d’un sureau,
La chienne jaune est accroupie.
La chèvre allaite son chevreau
Près de Jeanne, au pied d’un sureau.
La vache rêve ; un grand taureau
Regarde sauter une pie ;
Près de Jeanne, au pied d’un sureau,
La chienne jaune est accroupie.

Le taon fait son bruit de ronfleur,
Et le chardonneret son trille ;
On entend le merle siffleur ;
Le taon fait son bruit de ronfleur.
Parfois, en croquant tige ou fleur,
L’âne, au tronc d’un arbre, s’étrille ;
Le taon fait son bruit de ronfleur,
Et le chardonneret son trille.

J’aperçois les petits cochons
Avec leur joli groin rose
Et leur queue en tire-bouchons.
J’aperçois les petits cochons !
Ils frétillent si folichons
Qu’ils amusent mon œil morose.
J’aperçois les petits cochons
Avec leur joli groin rose !

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Champ de chardons de Maurice Rollinat.

Le baudet plein de nonchaloir
Savoure l’âpre friandise ;
Il est réjouissant à voir
Le baudet plein de nonchaloir !
Sa prunelle de velours noir
Étincelle de gourmandise.
Le baudet plein de nonchaloir
Savoure l’âpre friandise.

Le soleil dort dans les cieux gris
Au monotone tintamarre
Des grenouilles et des cris-cris.
Le soleil dort dans les cieux gris.
Les petits saules rabougris
Écoutent coasser la mare ;
Le soleil dort dans les cieux gris
Au monotone tintamarre.

Au loin, sur le chemin de fer,
Un train passe, gueule enflammée :
On dirait les chars de l’enfer
Au loin, sur le chemin de fer :
La locomotive, dans l’air,
Tord son panache de fumée !
Au loin, sur le chemin de fer
Un train passe, gueule enflammée !

(Dans les Brandes, pages 57 à 61)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Champ de chardons de Maurice Rollinat.

Le 19 janvier 1878, Maurice Rollinat épouse Marie Sérullaz, fille d’un agent de change lyonnais. Les relations avec sa belle-famille ne sont pas toujours faciles et tous ses poèmes ne sont pas forcément appréciés. Émile Vinchon raconte : « Certaines pages où l’on ne trouve pourtant rien à reprendre, avaient été vues d’un mauvais œil : Les Cheveux et les Bottines d’étoffe. J’ai eu entre les mains le volume que Rollinat avait adressé à la famille Sérullaz, avec cette dédicace : "A Mme Sérullaz, très sympathique hommage de l’auteur" ; les deux pièces incriminées et jugées subversives n’y figurent plus, les pages en ont été coupées. » (Maurice Rollinat, Étude biographique et littéraire, 1921, page 65).

Le poème « Les Cheveux » a été censuré certainement du fait de la description des cheveux d’une femme morte et des souvenirs érotiques qu’ils évoquaient pour l’auteur (en particulier la huitième strophe : « Dans l’alcôve où brûlé de désirs éternels / J’aiguillonnais en vain ma chair exténuée, / Je les enveloppais de baisers solennels / Étreignant l’idéal dans leur sombre nuée. »). Quant au poème « Les Bottines d’étoffes », il décrit une fête populaire, bien éloignée des plaisirs habituels de sa belle-famille, avec un côté fétichisme des pieds qui pouvait être choquant en particulier dans l’avant-dernière strophe : « Leurs petits bouts carrés me becquetaient les lèvres, / Et leurs talons pointus me chatouillaient le cou ; / Et tout mon corps flambait : délicieuses fièvres / Qui me vaporisaient le sang ! ».

Portraits de Maurice Rollinat et Marie Sérullaz en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

Un exemplaire de Dans les Brandes a été modifié par Maurice et Marie, certainement à l’été 1878, lors de vacances passées à Bel-Air. Des pages ont été collées, d’autres découpées et d’autres recouvertes de pages blanches sur lesquelles Maurice et Marie ont recopié d’autres textes. Dix-neuf poèmes ont été enlevés et un réduit en longueur. Dans les causes des suppressions, nous trouvons des aspects érotiques, le fait que des expressions possibles pour un célibataire devenaient complètement déplacées pour un homme marié, l’évocation de légendes avec la présence du Diable, ou des scènes campagnardes en complet décalage avec les valeurs de la famille Sérullaz. Ils ont été remplacés par seize poèmes qui seront tous publiés dans Les Névroses en 1883. Ils sont beaucoup plus consensuels, sept figureront d’ailleurs dans Le Livre de la Nature (1893), sous-titré « Choix de poésies pour les enfants ». Ce travail montre l’influence de la famille Sérullaz sur Maurice en lui faisant prendre conscience que maintenant il est marié et qu’il ne peut pas écrire et publier des textes comme lorsqu’il était célibataire.

Voici « Le petit Lièvre » qui a remplacé « Les Bottines d’étoffes » :

LE PETIT LIÈVRE

Brusque, avec un frisson
De frayeur et de fièvre,
On voit le petit lièvre
S’échapper du buisson.
Ni mouche ni pinson ;
Ni pâtre avec sa chèvre,

La chanson
Sur la lèvre.

Tremblant au moindre accroc,
La barbe hérissée
Et l’oreille dressée,
Le timide levraut
Part et se risque au trot,
Car l’aube nuancée

N’est pas trop
Avancée.

L’animal anxieux
S’assied sur une fesse ;
Et pendant qu’il paresse,
La brume dans les yeux,
Le grand saule pieux
S’agenouille et s’affaisse

Comme un vieux
A confesse.

N’entend-il pas quelqu’un ?
Non ! ce n’est que la brise
Qui caresse et qui grise
Son petit corps à jeun.
Et dans le taillis brun
Le fou s’aromatise

Au parfum
Du cytise.

Dans le matin pâlot,
Leste et troussant sa queue,
Il fait plus d’une lieue
D’un seul trait, au galop.
Il s’arrête au solo
Du joli hoche-queue,

Près de l’eau
Verte et bleue.

Terrains mous, terrains durs,
En tout lieu son pied trotte ;
Et poudreux, plein de crotte,
Ce rôdeur des blés mûrs
Hante les trous obscurs
Où la source chevrote,

Les vieux murs
Et la grotte.

L’aube suspend ses pleurs
Au treillis des barrières,
Et sur l’eau des carrières
Fait flotter ses couleurs.
Et les bois roucouleurs,
L’herbe des fondrières

Et les fleurs
Des clairières,

L’if qui se rabougrit,
Le roc vêtu d’ouate
Où le genêt s’emboîte,
La forêt qui maigrit,
La mare qui tarit,
L’ornière creuse et moite :

Tout sourit
Et miroite.

Et dans le champ vermeil
Où s’épuise la sève,
Le lièvre blotti rêve
D’un laurier sans pareil ;
Et toujours en éveil
Il renifle sans trêve

Au soleil
Qui se lève.

(Les Névroses, pages 143 à 146)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le petit Lièvre de Maurice Rollinat.

Maurice Rollinat habite Lyon, mais de temps en temps, il préfère revenir à Paris où il côtoie à nouveau le milieu bohème d’artistes et d’écrivains du Quartier latin. En octobre 1878, il est un des fondateurs du club des Hydropathes présidé par Émile Goudeau ; il y est peu présent. Parmi les poèmes qu’il aime déclamer, il y a des pièces macabres comme « Le Soliloque de Troppmann » ou « La Morte embaumée », d’autres plus gaies comme « Les Violettes » ou « Ballade de l’Arc-en-Ciel » et d’autres très réalistes comme « La Vache au Taureau ».

Georges Gourdon raconte une séance des Hydropathes un soir d’hiver de l’année 1879 : « "Les Babillardes ! le Cimetière aux violettes !" cria l’auditoire. Et Rollinat se mettant au piano, exécuta avec une douceur d’expression impossible à rendre, ces deux mélodies dont le charme étonnant me suit encore. » (Article « Maurice Rollinat », La Revue Libérale du 1er janvier 1883, pages 160 à 167).

Voici « Les Babillardes », poème tout en légèreté où les jeunes femmes respirent la liberté d’aller et la joie de vivre :

LES BABILLARDES

Bavardes comme des perruches,
Elles cheminent vers le puits
Qui bâille au milieu des grands buis.
– Les abeilles rentrent aux ruches.

En grignotant le pain des huches,
Elles font des haltes, et puis,
Bavardes comme des perruches,
Elles cheminent vers le puits.

Elles vont balançant leurs cruches,
Et moi, des yeux, tant que je puis,
Dans le crépuscule je suis
Ces diseuses de fanfreluches,
Bavardes comme des perruches.

(Dans les Brandes, pages 210 et 211)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Les Babillardes de Maurice Rollinat.

Dans le journal Les Hydropathes, il publiera quatre poèmes : « Le Baby » (n° 11 du 12 juin 1879), « Le chasseur en soutane » (n° 12 du 25 juin 1879), « A Charles Frémine » (n° 14 du 25 juillet 1879) et « Mademoiselle Squelette » (n° 2 du 28 janvier 1880).

Voici « Le Baby » qui vit joyeusement dans la campagne berrichonne mais qui a une fin tragique ; il faut dire que la mortalité infantile était importante à cette époque.

LE BABY

A Georges Nardin.

Frais comme l’herbe qui pousse,
Dans la ferme où je me plus,
Le baby suçait son pouce.

Le merle qui se trémousse
Dans les buissons chevelus
Frais comme l’herbe qui pousse,

Le roc où l’éclair s’émousse
L’attiraient ; roi des joufflus,
Le baby suçait son pouce.

Il se roulait dans la mousse
Et grimpait sur les talus
Frais comme l’herbe qui pousse.

Longtemps, devant la frimousse
Des petits ânons poilus,
Le baby suçait son pouce.

La flaque où l’on s’éclabousse
Tentait ses pieds résolus
Frais comme l’herbe qui pousse.

Près du chat qui se courrouce
Et des bons vieux chiens goulus,
Le baby suçait son pouce.

Oh ! dans l’eau de son qui mousse
Les pourceaux hurluberlus
Frais comme l’herbe qui pousse !

Il suivait tout ce qui glousse,
Et devant les bœufs râblus,
Le baby suçait son pouce.

A la voix lointaine et douce
D’un glas ou d’un angélus,
Frais comme l’herbe qui pousse.

Dans la nuit vitreuse et rousse,
Sous les chênes vermoulus,
Le baby suçait son pouce.

Mais la mort vient et nous pousse !
Il fut un de ses élus
Frais comme l’herbe qui pousse.

Un jour on me dit : « Il tousse. »
Pourtant, chétif et perclus,
Le baby suçait son pouce.

La mort le prit sans secousse :
Et jaune, hélas ! n’étant plus
Frais comme l’herbe qui pousse,
Le baby suçait son pouce.

(Les Névroses, pages 223 à 225)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Baby de Maurice Rollinat.

Ce poème publié en 1879, ne portait pas à critique, mais en 1880 Maurice Rollinat retrouve plus de liberté avec « Mademoiselle Squelette ».

Les relations avec Marie se dégradent, celle-ci supportant de moins en moins ses fréquentations littéraires. Edmond Haraucourt raconte comment Maurice Rollinat apprit le départ définitif de sa femme :

« Or, un jour, au début de 1882 (c’était, je crois, en février), reconduisant Maurice qui était venu me voir, je montai avec lui à son appartement. Quand nous entrâmes, la bonne lui jeta : "Madame est partie. – Vous voulez dire qu’elle est sortie ? – Non. Elle a fait sa malle, elle m’a envoyée chercher un fiacre, et elle a dit au cocher : "Gare de Lyon." » (article « Le Roman d’une Vie », La Dépêche (Toulouse) du 22 janvier 1933, page 1).

Maurice Rollinat est alors libre de composer à sa guise son deuxième volume Les Névroses. Il est alors aidé par Edmond Haraucourt :

« (…) il s’affolait devant l’avalanche de ses propres manuscrits, qui sortaient des tiroirs en masses trop denses ; j’assumai la tâche d’opérer un classement des poèmes et d’agencer les subdivisions du volume. » (article « Un Homme du Moyen âge », La Dépêche (Toulouse) du 29 janvier 1933, page 1).

À cette époque, Edmond Haraucourt prépare la publication de son livre La Légende des sexes (daté de 1882, mais achevé d’imprimer le 15 avril 1883 à Bruxelles) dont un poème « La Vieille » est dédicacé à Maurice Rollinat (page 81). Il n’est donc pas étonnant de voir Maurice Rollinat rajouter le chapitre « Les Luxures » avec des poèmes tels « Le Succube » (démon qui séduit les hommes et qui abuse d’eux pendant leur sommeil en prenant l’apparence d’une femme), « Les Lèvres pâmées », « La Baigneuse », « Vierge damnée » ou encore « Les deux Serpents ». En lisant ce poème, on ne peut s’empêcher de penser à son expérience matrimoniale qui l’a fortement marqué :

Portrait d'Edmond Haraucoiurt en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

LES DEUX SERPENTS

A Fernand Icres.

Fuis la femme, crains la vipère,
En tout lieu, en toute saison,
Et prends garde à leur trahison,
Même à l’heure où ton âme espère !

Ces deux serpents-là font la paire :
L’Amour est jumeau du Poison.
Fuis la femme, crains la vipère,
En tout lieu, en toute saison !

Avec le soupçon pour compère,
Avec la mort pour horizon,
Cours la Vie ! et que la Raison
Soit toujours ton point de repère !
Fuis la femme, crains la vipère !

(Les Névroses, p. 109)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Les deux Serpents de Maurice Rollinat.

Dans ce chapitre, un poème est dédicacé à Edmond Haraucourt, il s’agit d’ « Ombres visiteuses » qui aurait pu être écrit par celui-ci avec des parties du corps féminin associées au désir et au plaisir.

OMBRES VISITEUSES

A Edmond Haraucourt.

O mains d’ambre rosé, mains de plume et d’ouate
Où tremble autant d’esprit que sur la lèvre moite,

Et de rêve que dans l’œil bleu !

O mignonnettes mains, menottes à fossettes
Qui servent à l’amour de petites pincettes

Pour tisonner ma chair en feu ;

O petits pieds qui vont comme le zéphyr passe,
En laissant derrière eux le frisson de la grâce

Et le sillage du désir ;

O jarretière noire à la boucle argentée,
Diadème lascif d’une jambe sculptée

Pour les étreintes du plaisir ;

O seins, poires de chair, dures et savoureuses,
Monts blancs où vont brouter mes caresses fiévreuses,

Cheveux d’or auxquels je me pends ;

Ventre pâle où je lis un poème de spasmes,
Cuisse de marbre ardent où mes enthousiasmes

S’enroulent comme des serpents :

C’est vous que je revois, ombres voluptueuses,
Dans mes instants bénis d’extases onctueuses

Et de rêves épanouis ;

Émergeant du brouillard nacré des mousselines,
Vous flottez devant moi, parlantes et câlines,

Pleines de parfums inouïs !

(Les Névroses, pages 117 et 118)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Ombres visiteuses de Maurice Rollinat.

À partir de cette période, Maurice Rollinat ne se censurera plus. Après avoir quitté Paris, le premier livre composé à Fresselines sera « L’Abîme » avec des textes fortement inspirés de ses relations parisiennes. Il se comporte alors comme un moraliste avec des poèmes aux titres révélateurs de son état d’esprit vis-à-vis de gens qu’il a côtoyés : « L’Hypocrisie », « L’Intérêt », « L’Égoïsme », « La Médisance »… Voici « L’Hypocrisie » où il semble régler des comptes. On pense alors à la lettre qu’il écrivait à sa mère, début 1883 : « Il y a un fait très caractéristique et qui démontre bien l’inanité de la camaraderie littéraire : les meilleurs articles me sont venus des étrangers, tandis que le dénigrement sous toutes les formes de l’hypocrisie mielleuse m’est arrivé de la part de gens sur qui j’avais le droit de compter. » (Fin d’Œuvre, pages 240 à 242)

L’HYPOCRISIE

Elle est dans l’homme et dans la bête,
Elle est dans tout ce qu’a fait Dieu,
Dans l’air, dans l’onde et dans le feu,
Dans le vent et dans la tempête.

Mais c’est surtout dans l’âme humaine,
Où l’intérêt en a besoin,
Qu’elle se déguise avec soin,
Agit, manœuvre et se promène.

Le chemin de notre mystère
Est sillonné par ses trajets ;
Tous nos actes, tous nos projets,
Recourent à son ministère.

C’est par ses ruses sans pareilles,
Par ses complots prestigieux
Que les serrures sont des yeux
Et que les murs ont des oreilles.

S’ils pouvaient pénétrer ses charmes,
Plus d’un mort et plus d’un vivant
Verraient la gueuse bien souvent
Ricaner derrière ses larmes.

Elle est tout miel, velours et soie,
Quand elle se penche vers nous :
Comme un serpent qui serait doux
Avant d’envelopper sa proie.

Le mensonge expert lui procure
L’air tranquille, amer ou joyeux,
Toutes les lueurs pour ses yeux,
Tous les masques pour sa figure.

Et ses paroles toujours feintes
Ont l’odeur de la vérité :
Tant d’amour et de charité
Eclate sur ses lèvres peintes !

Est-il sûr qu’avec sa science
Elle n’excuse pas nos torts,
Et ne fasse pas du remords
Le pantin de la conscience ?

Quand elle joue à la tendresse
Elle ouate ses rampements
Et met de l’huile à tous moments
Sur les ressorts de son adresse.

Elle se juge, se critique
Et s’exerce à la fausseté
Pour avoir l’œil plus aimanté
Et le geste plus magnétique.

Si, par hasard, son imposture
A des maintiens rudes et froids,
Elle rattrape avec sa voix
Ce qu’elle perd dans sa posture.

Elle façonne la souffrance,
Et maintes fois elle assouplit
La fatuité de l’oubli
Et l’orgueil de l’indifférence.

C’est la sournoise conseillère
De toutes les religions :
Elle étend ses contagions
Aux deux genoux de la prière.

Il n’est pas jusqu’à la tristesse
Qu’elle ne fréquente en secret,
Car tout l’homme est le cabaret
De cette astucieuse hôtesse.

Multipliant sa flatterie,
Diversifiant sa douceur,
Elle en épaissit la noirceur,
Elle en creuse la fourberie,

Et, tôt ou tard, sa patience,
D’un coup de clef sûr et vainqueur
Peut ouvrir la porte d’un cœur
Cadenassé de méfiance.

(L’Abîme, pages 14 à 18)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème L'Hypocrisie de Maurice Rollinat.

Puis la vie de la campagne prend le dessus, Maurice Rollinat s’inspire principalement de la nature environnante et il devient un auteur qualifié de « régionaliste ».

Pour un poète, la liberté d’écrire ne peut pas faire abstraction de contraintes car il a besoin d’être lu et d’être édité. Il doit aussi prendre en considération son environnement notamment familial. Maurice Rollinat en a fait l’expérience, il a dû en tenir compte durant toutes les années 1880. À Fresselines, ses textes étaient beaucoup plus consensuels, il avait alors une plus grande liberté d’écriture.

 

Décembre 2025 / mars 2026.

Régis Crosnier.

 

 

NB : Pour avoir plus d’informations sur Maurice Rollinat et l’Association des Amis de Maurice Rollinat, vous pouvez consulter le site Internet qui leur est consacré.