Dossier Maurice Rollinat

 

MAURICE ROLLINAT DANS LA PRESSE

Portrait de Maurice Rollinat par Catherine Réault-Crosnier.

 

Le Figaro

Jeudi 14 janvier 1892

Page 1

(Voir le texte d’origine sur Gallica)

 

 

ROLLINAT

 

Albert Wolff, qui se plaisait parfois à exalter des talents nouveaux dans des chroniques toutes chaudes d’une admiration sincère et généreuse, publia, ici même, sous ce même titre, il y a déjà dix ans, un article d’un lyrisme pénétrant : « Rollinat, disait-il, est une des plus belles et des plus riches imaginations que j’ai rencontrées de ma vie… Partout où passe ce poète et cet acteur, il laisse des traces profondes ; le tragédien grave son image dans notre souvenir, en même temps que le poète nous transporte dans un tourbillon de pensées condensées dans une langue heurtée comme l’homme qui la fait entendre, mais pleine d’inspirations et de magnifiques beautés… Rollinat est un artiste de la tête aux pieds… »

Ces lignes furent écrites par Wolff au sortir d’une soirée chez Sarah Bernhardt. Sur la prière de la tragédienne, Rollinat avait dit de ses vers et chanté quelques-unes de ses mélodies devant le critique du Figaro qui le voyait pour la première fois.

Cet article eut un très grand retentissement dans le monde des lettres. Des esprits chagrins et jaloux (il y en a toujours quelques-uns) ne voulurent y voir qu’une habile réclame très savamment préméditée et menèrent forte campagne contre les deux complices.

Ceci se passait bien des mois avant la publication des Névroses, ce beau livre où Rollinat a chanté dans une forme si divinement pure, dans un rythme d’une originalité si savoureuse, les obsessions fantastiques de son âme inquiète et les mystérieuses beautés de la Nature qu’il aime tant et à laquelle il demande dans des appels d’une si touchante simplicité, le calme de l’esprit et des sens et la paix du cœur.

Oh ! quelle extase enchanteresse
De savourer l’isolement,
Au fond d’un pré vert et dormant
Qu’avec une si molle ivresse
Le vent d’été baise et caresse.

Rollinat qui, jusqu’à ce jour, n’avait encore recueilli que les applaudissements des quelques rares amis devant lesquels il consentait à dire et à chanter ses vers, éprouva une grande joie en lisant un beau matin ce surprenant article qui brusquement faisait rayonner son nom. Mais il ne tarda pas aussi à connaître les injustes interprétations et les cruels commentaires auxquels il donnait lieu. Il en fut profondément attristé.

Sa sensibilité nerveuse s’en affecta à l’excès. Le séjour de Paris lui devint odieux et, abandonnant les positions si brillamment conquises, il boucla sa malle, embrassa tout ému ses amis impuissants à le retenir et courut se terrer au bord de sa chère Creuse :

A l’ombre des coteaux rocailleux et boisés.

*
*   *

Il y est depuis. Et depuis cette époque ceux qui l’admirent et qui l’aiment (et ils sont nombreux) déplorent cette absence.

Vainement, ils se sont efforcés jusqu’ici de faire revenir à Paris le sauvage solitaire qui, dans son exil agreste, ferme obstinément l’oreille à tous les bruits de la grande ville. Sans doute même ignore-t-il (ô comble de la surdité volontaire !) les innovations rythmiques et les prédications retentissantes de tous ces joyeux salutistes de la littérature, pèlerins plus ou moins magnifiques, plus ou moins passionnés, du symbolisme décadent, des théories harmoniques d’Helmhotz ou du romantisme régénérateur.

Pendant ce temps, il glorifie la grâce des pouliches et des lézards, la pourpre des coquelicots et la blancheur des pâquerettes dans des strophes limpides, et fraiches comme les eaux de la Creuse.

Peut-être ignore-t-il aussi, l’infortuné, la cruelle omission dont s’est rendu coupable M. Jules Huret, en ne lui réservant même pas une toute petite place dans le musée, pourtant si riche, de ses portraits littéraires !

Mais passons. Ce sont là des choses de peu d’importance, dont le poète des Brandes, des Névroses, de l’Abîme, se soucie comme des guignes qu’il croque dans des courses rêveuses à travers champs et qu’il a d’ailleurs célébrées dans un de ses plus délicieux rondels :

Comme des grains de chapelet
Elles sortent rondes et pures
D’un fouillis de vertes guipures.
. . . . . . . . . . . . . . . .

Aujourd’hui, l’âme reposée, le cerveau délivré de ces douloureuses hantises qui firent jadis éclore dans le jardin triste de son rêve tous ces poèmes fantastiques et macabres que sans doute il ne doit plus relire sans un léger sourire d’étonnement. Rollinat vit en sage dans la paix maternelle et réconfortante des champs, occupant les loisirs que lui laisse sa très vive passion pour la pêche à la ligne, à préparer tout tranquillement un nouveau recueil de poésies. Ce livre est en entier inspiré par la grande et bonne Nature, que sa marraine, Mme Sand, lui apprit à aimer dès l’enfance et qu’il connait si bien, depuis la mousse :

Ce joli végétal qui frise,

jusqu’aux nuages

Tantôt plats et stagnants comme des étangs morts.

Depuis : 

Les marnières mornes et creuses,

jusqu’à l’arc-en-ciel :

Le grand fer à cheval du firmament mouillé
Bleu, rouge, indigo, vert, violet, jaune, orange…

Nous lirons sans doute un jour ce volume dont le Figaro a déjà publié quelques pages exquises. Il sera comme une gerbe de fleurs des champs, aux frais parfums, que certains critiques, partisans peut-être un peu trop exclusifs des méthodes comparatives, pourront respirer sans y trouver cette fois les senteurs baudelairiennes des fleurs du mal.

Rollinat ne se borne pas à sortir, avec sa conscience d’artiste impeccable, ses naïves inspirations champêtres dans la plastique savante de son vers. Il continue à composer ces originales mélodies d’une suggestivité si troublante, si pleines de mystérieuses évocations et qui sont comme les complémentaires indispensables du Verbe, parfois impuissant, malgré sa prestigieuse subtilité, à exprimer l’inexprimable de l’âme. Cette musique étrange, harmonieux prolongement de la pensée du poète, est impérieusement impressionnante, malgré une inexpérience, parfois presque enfantine, de la forme. Et n’est-ce pas là l’essentiel ? Qui nous fera connaître la vraie formule d’art ?

Qu’importent en vérité les procédés de l’artiste, s’ils suffisent à l’expression juste de son rêve, et s’il y trouve les moyens d’émouvoir ?

« La musique de Rollinat est vraiment d’une compréhension tout à fait supérieure. Je ne sais pas quelle est sa valeur près des musiciens, mais ce que je sais, c’est que c’est de la musique de poète, et de la musique parlant aux hommes de lettres. Il est impossible de mieux faire valoir, de mieux monter en épingle la valeur des mots, et quand on entend cela, c’est comme un coup de fouet donné à ce qu’il y a de littéraire en nous. »

Je détache ces lignes du journal des Goncourt.

Deux de nos grands compositeurs musicaux, deux maîtres, ont ainsi exprimé leur opinion sur Rollinat, qui venait de chanter devant eux, de sa voix stridente et plaintive, quelques-unes de ses plus extraordinaires mélodies :

« Quel excellent élève cela ferait ! » dit l’un, d’un air légèrement pincé.

« Mais c’est un fou de génie que ce Rollinat ! » s’écria le second que cette musique extraordinaire avait remué jusqu’au fond du cœur.

A vrai dire, et j’espère que Rollinat ne me tiendra pas rigueur de l’opinion que je vais porter à mon tour sur ces deux jugements ; je préfère de beaucoup, même dans l’exagération indiscutable de son expression, la seconde appréciation qui est de Gounod.

Ce fou de génie procure, en ce moment, nous dit-on, de bien douces émotions aux habitants de Fresselines, bourg de la Creuse où il s’est réfugié, et dont le brave curé est son fidèle compagnon de pêche et son meilleur ami. Aux offices du dimanche il tient l’harmonium de la petite église champêtre et, s’accompagnant de cet instrument effroyablement nasillard, il chante aux fidèles stupéfaits et attendris la Blanchisseuse du paradis, la Mort des Fougères, l’Invitation au voyage… Heureux habitants de Fresselines !

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Voilà quinze ans que je vis Rollinat pour la première fois. C’était dans une petite brasserie du quartier latin, tout à côté de l’Odéon. Il n’avait encore publié aucun volume et, rapsode errant de la rive gauche, il noctambulait infatigablement à travers les ruelles désertes des vieux quartiers et le long des quais silencieux, toujours accompagné d’un groupe d’admirateurs fervents, avides des sensations aiguës et troublantes qui naissaient de ses vers et de ses chansons tristes.

Parfois le groupe des promeneurs s’arrêtait devant un café, riche d’un piano presque aphone et très délabré, mais auquel d’effrayants accords rendaient miraculeusement la jeunesse et la voix.

L’impression que produisit sur moi cette rencontre fut si profonde, qu’aujourd’hui encore je ne puis me fredonner à moi-même un de ces airs si douloureusement évocateurs, si étrangement nostalgiques, sans revoir aussitôt, à travers toutes ces années disparues, cette petite salle de brasserie, toute basse, tout enfumée, pleine d’auditeurs attentifs, poètes, écrivains, peintres, sculpteurs…, dont beaucoup sont aujourd’hui célèbres. Et au son de cette musique inouïe, faite de mélodieux lambeaux dont Rollinat habillait tour à tour, avec un art magique, les poésies de Baudelaire et les siennes, des émotions confuses, puis poignantes, prenaient tous ces cœurs d’artistes et bien des yeux s’emplissaient de larmes.

Quant à Rollinat, tantôt si bas courbé sur son piano que les longues mèches de ses cheveux noirs en balayaient les touches, tantôt brusquement redressé, les yeux au ciel, la lèvre tordue, le masque douloureusement tragique, il me faisait songer à l’étrange et vivante ébauche de Paganini par Delacroix. Vous rappelez-vous ce maigre personnage vêtu de noir, à la taille très courbée, presque déhanchée ? Son teint est d’une mortelle pâleur, son sourire amer et satanique, et de son Guarnerius enchanté on croit entendre s’échapper à la fois, dans une fantastique harmonie, les lamentations de Moïse et les ricanements des stryges.

Tel Rollinat m’apparut pour la première fois dans cette petite brasserie enfumée, au milieu de cet auditoire très compréhensif.

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*   *

Or, voici qu’un heureux hasard réunissait il y a quelques jours, à la même table, quelques-uns de ces artistes. Au dessert, on parla des bonnes soirées rollinatesques du quartier latin et un des convives se mit à chanter au piano, d’une voix chaude et vibrante, une de ces pénétrantes mélodies, jadis entendues. L’effet fut prodigieux. Il y eut là comme une subite et entière résurrection d’un passé déjà lointain. Comme autrefois, les yeux se mouillèrent. Et devant cette persistance d’impression que produisent seules les œuvres de génie, chacun se sentit, au fond du cœur, presque coupable de n’avoir pas fait de plus grands efforts pour soulever l’oubli qui pèse de plus en plus lourdement et si injustement sur le fier et grand artiste, perdu là-bas, bien loin, au fond de ses brandes. Alors, spontanément, d’un commun accord, on élabora le projet d’une soirée dont le programme ne comporterait que des poésies et des mélodies de Rollinat, qui auraient pour interprètes les premiers artistes de nos grandes scènes.

Un de nos écrivains les plus illustres, à qui on demanda de vouloir bien accepter la présidence du Comité d’organisation, répondit par ces mots : « J’admire et j’aime Rollinat. En quoi puis-je servir votre belle et bonne pensée ? Ecrivez ce que je dois faire et j’agirai. »

Voilà, nous semble-t-il, un genre de manifestation assez rare à notre époque et qui méritait peut-être d’être signalé.

Armand Dayot.

 

Remarques de Régis Crosnier :

– 1 – George Sand n’était pas la marraine de Maurice Rollinat au sens religieux du terme, c’est sa tante Emma Didion. George Sand peut être considérée comme sa marraine littéraire.

– 2 – L’extrait du Journal des Goncourt cité dans cet article est daté du 14 juin 1883.

– 3 – Même si Maurice Rollinat était très ami avec l’abbé Daure, curé de Fresselines, il est peu vraisemblable que Maurice Rollinat ait chanté ses propres poèmes dans l’église.

– 4 – Une partie de cet article sera reprise dans Le long des routes (Ernest Flammarion éditeur, Paris, 1897, 388 pages), pages 224 à 228.