Dossier Maurice Rollinat

 

MAURICE ROLLINAT DANS LA PRESSE

Portrait de Maurice Rollinat par Catherine Réault-Crosnier.

 

Le Soleil

Dimanche 9 septembre 1877

Page 3.

(Voir le texte d’origine sur RetroNews.)

 

 

POÈTES ET POÉSIES

 

Mes Premières années de Paris, par M. Auguste Vacquerie.
Poëmes sincères
, par M. Henri Chantavoine. Paris, chez Calmann Lévy.
Dans les Brandes
, par M. Maurice Rollinat, chez Sandoz et Fischbacher.
Au fil de l’eau
, par M. Albert Mérat.
Les Pyrénées
, par M. Ernest Prarond. Chez Alph. Lemerre.
Au Portrait de ma mère
, par Mme la marquise de Saffray.
Souvenirs et regrets
, par Mlle Lair. Caen, chez Leblanc-Hardel.

 

Si les poètes sont aussi susceptibles qu’on veut bien le dire, les quelques-uns d’entre eux qui ont bien voulu m’adresser leurs plus récentes productions, doivent assurément me tenir rigueur. Ils ne sont pas très nombreux, d’ailleurs. Depuis quelque temps, on dirait que la poésie chôme. C’est une sorte d’accalmie, après un déluge de volumes et de plaquettes de valeurs diverses, car il n’y a presque rien de changé aux anciennes coutumes littéraires, et en dehors des poètes de race et de vocation qui reparaissent, de temps en temps, avec une œuvre nouvelle, il n’est pas rare, il est même très commun qu’un homme de lettres fasse ses premiers débats dans la langue des Dieux, le public étant réputé plus indulgent pour de mauvais vers que pour de médiocre prose.

Parmi les volumes les plus récemment parus, il y a un choix à faire : Les uns appartiennent à des noms connus, ce sont les plus nombreux ; d’autres présentent au public des auteurs nouveaux, d’inspirations différentes et dignes de fixer l’attention par des qualités diverses. Aujourd’hui, si nous n’avons plus de grands poètes, dans la véritable acception du mot, on peut constater, dans la pléiade nouvelle, une grande supériorité artistique. Toutes les aspirations sont portées de ce côté-là ; c’est un parti pris ; une affectation le plus souvent fâcheuse, et qui entraîne les jeunes dans une voie où ils sont en train de se perdre, ceux là surtout qui ont un réel talent. La méthode dite naturaliste, passant de la prose dans les vers, s’est glissée dans la prosodie avec laquelle elle fait bon ménage, et l’on fait, avec rien, de la poésie descriptive qui n’en finit plus, vide d’idées mais non exempte de prétentions, et dont les progrès fâcheux appartiennent, de droit, à l’école dite parnassienne.

Parfois, au milieu de ce concert monotone, une voix plus mâle et surtout plus sincère se fait entendre, quand un artiste comme M. Sully-Prud’homme, par exemple, cherche la pensée noble et l’expression choisie, dans le domaine de l’esprit et non dans la fade et ennuyeuse description des choses ; mais il ne faut pas reculer à le dire, la note générale est mauvaise, prétentieuse, affectée. Chacun, en cherchant à frapper l’imagination par une originalité très méditée, perd tout accent de sincérité, ne donne plus rien de sa propre nature, et s’époumonne, la plupart du temps, à souffler dans un instrument qu’il ne connaît pas et dont il tire des sons baroques et bizarres. Mais l’effet étrange est produit, et cela suffit momentanément à de jeunes gens dont la grande ambition est de fuir la voie tracée, et qui n’ayant à eux qu’un maigre chalumeau s’efforcent d’en tirer des sons de cornet à piston.

Ces réflexions ne peuvent s’appliquer évidemment à M. Auguste Vacquerie, qui est un vétéran de la poésie et a gardé, pour elle, un culte persistant. M. Vacquerie appartient à une génération qui crut à l’art vrai et cherchait l’idéal ailleurs que dans les petites choses qui nous entourent. (…)

[Voici un extrait et la fin de la présentation de Poëmes sincères, d’Henri Chantavoine, pour mieux comprendre l’opposition faite avec Maurice Rollinat :] (…) Dans le courant d’idées étroites qui emporte ceux que l’on pourrait appeler les poètes de genre ou de métier, la famille, le foyer, la patrie sont autant de sujets que l’on dédaigne, peut-être par un réel sentiment d’impuissance. Ce sont les seuls que M. Chantavoine ait abordés, et il en a été justement récompensé, en trouvant de très remarquables accents. (…) M. Chantavoine s’est placé du premier coup à la source vraie de l’inspiration, et nous le retrouverons bientôt avec une œuvre nouvelle plus mûre, plus mâle et plus achevée, digne de lui et du foyer qu’il a chanté avec une émotion si juste et si vraie.

Ce n’est point à cette source-là que M. Rollinat s’abreuve. Sa muse, un peu vulgaire et de goûts communs, a besoin, pour se désaltérer, d’une boisson plus compliquée, moins naturelle, factice plutôt, et qu’il compose lui-même, pour le grand ébahissement de la galerie. Ce n’est pas que M. Rollinat manque de talent ; il en a beaucoup au contraire, mais il en fait mauvais usage, et voilà tout. Depuis que Charles Baudelaire, qui avait plus que du talent, s’est mis l’imagination à la torture pour produire quelque chose qui ne ressemblât à rien de ce qui avait été fait avant lui, sa manière a hanté une foule d’imaginations jeunes, et par suite faciles à passer à côté du bon chemin et à se jeter dans la fondrière. M. Rollinat vient de s’y embourber, et c’est très fâcheux. Parmi ceux qui commettent une erreur pareille à la sienne, il en est peu qui aient le vers aussi correct et aussi facile ; mais M. Rollinat, qui s’en voudrait à mort d’avoir une idée, fait tout son possible pour faire croire qu’il en est accablé. C’est au point qu’il en bat la campagne et que Dans les brandes, – c’est le titre de son volume, – où il entraîne le lecteur, il se met à rimer sur tout et sur rien, principalement sur les animaux immondes qui pullulent dans les campagnes, dont chacun s’éloigne avec dégoût, mais qui plaisent à M. Rollinat, parce qu’il s’imagine ainsi être original et bizarre, tandis qu’il n’est, en somme, qu’un imitateur délayé de Baudelaire.

Il y a cependant chez lui un sentiment très juste de la nature qui, bien exploité, pourrait fournir thème à de fort bonnes choses, car ce n’est pas l’instrument qui manque à M. Rollinat, ni la manière de s’en servir. Malgré lui, en maints endroits, il le prouve de reste, mais c’est à son corps défendant. Avant tout, il veut être bizarre, et pour qu’on ne se trompe pas à sa manière, s’il lui arrive d’oublier un seul instant la préoccupation à laquelle il se condamne, et de trouver quelques accents sincères, aussitôt il s’objurgue, se frappe la poitrine comme pour demander pardon de quelques bons vers, bien sentis et bien tournés, et le voilà de nouveau qui patauge, à deux pieds, disons le mot : dans les bouses de vache. La pièce suivante, intitulée l’Amazone, est une de ces aberrations :

Sur les grandes bouses de vache
Le soleil met un ton pourpré.
Elle chevauche au fond du pré
Avec un petit air bravache.

Elle effleure de sa cravache
Le cou d’un alezan doré.
Sur les grandes bouses de vache
Le soleil met un ton pourpré.

Mais son long voile bleu la cache,
Je ne puis la voir à mon gré ;
Et mon regard tombe navré,
Et machinalement s’attache
Sur les grandes bouses de vache.

Ce rondeau, – c’est la forme favorite de M. Rollinat, – est mauvais, mais il y en a de pires, et, pour combler la mesure, le poète, voulant, à tout prix, ne pas faire comme les autres, inaugure les vers de onze pieds, absolument sans mesure et sans harmonie. Ainsi, par pure préoccupation d’étrangeté et de bizarrerie, voilà ce qu’écrit sérieusement, peut-être, un jeune homme de talent ; voilà ce que voit, en pleine campagne, dans un soleil couchant, un artiste soumis à l’esthétique qu’il s’impose : des rayons de soleil sur des bouses de vache. Où diable la poésie va-t-elle se nicher. Mais voilà, M. Rollinat est un artiste, et comme tel, il a naturellement quelque prétention. Alors, quand il compose, avec un très grand soin, il faut le reconnaître, ces petits rondels qui sont absolument vides de toute idée, il entend, en imagination, quelques lecteurs dire : Quel drôle d’original que ce M. Rollinat ! et il est content, il ne lui vient même pas à l’esprit qu’il est capable de beaucoup mieux faire, et il rime, avec la préoccupation constante de gagner encore des titres à l’originalité.

(…)

Charles Canivet.