Dossier Maurice Rollinat

 

MAURICE ROLLINAT DANS LA PRESSE

Portrait de Maurice Rollinat par Catherine Réault-Crosnier.

 

Le Soleil

Lundi 26 novembre 1883

Page 3.

(Voir le texte d’origine sur RetroNews.)

 

 

VARIÉTÉS

 

Poètes et Poésies. – Librairie Charpentier : Dans les Brandes, par Maurice Rollinat. – Librairie Jouaust : Sur tous les Tons, par Germain-Lacour. – Librairie Lemerre : La Lyre d’Airain, par Georges Leygues ; La Muse Noire, par St. De Guaita ; Pâques fleuries, par Victor d’Auriac ; Petits poèmes des champs, par Auguste Bouchot ; Les Refrains des belles années, par Charles Diguet. – Librairie Bouton : Pour l’Oreiller, par Edmond Martin. – Divers : Une édition nouvelle des Contes de Lafontaine.

Lorsque parut le premier volume de vers de Maurice Rollinat : Dans les Brandes, ni le poète, ni le public ne pouvaient s’attendre au coup de foudre de renommée qui éclata quelques années plus tard, et s’éteignit bientôt. Il y eut de l’injustice, et beaucoup, aussi bien dans l’apothéose inattendue que dans l’oubli qui survint. Maurice Rollinat est un poète, peut-être trop grisé d’encens à un certain moment, peut-être trop abandonné maintenant. Il y en a peu qui aient, au même degré que lui, le sentiment de la nature, sentiment bizarre parfois, accommodé aux goûts préconçus de l’artiste des Névroses, mais beaucoup plus sincère et surtout beaucoup moins préoccupé du qu’en dira-t-on, dans ce premier volume où percent déjà, cependant, certaines préoccupations d’étrangeté pour le moins enfantines. Cette préoccupation éclate, dans une petite pièce de rien qui s’appelle l’Amazone :

Sur les grandes bouses de vache
Le soleil met un ton pourpré.
Elle chevauche au fond du pré
Avec un petit air bravache.

Imaginez-vous entrant dans un pré, à l’heure du soleil couchant, et dites-moi si, tout à coup, les bouses de vache, même empourprées, vous sauteront à l’œil ? C’est là ce qu’on appelle de l’exagération artistique au premier chef, disons le mot, de la pose. M. Maurice Rollinat, s’il est permis de juger de l’homme par son œuvre, en serait presque saturé. Depuis, les Névroses sont venues, d’une exagération plus grande encore et peut-être pas plus parfaites, du moins dans certaines parties. Je n’oserais affirmer que la première édition de Dans les Brandes contint les deux pièces intitulées la Mare aux Grenouilles et le Crapaud ; ce sont, en tout cas, deux choses presque parfaites, la première surtout, qui est vue, sentie et peinte, sans la moindre préoccupation des bouses de vache enfouies dans les herbes, bien certainement, dans les alentours de la mare.

Les unes : père, mère, enfant mâle et femelle,
Lasses de l’eau vaseuse, à force de plongeons,
Par sauts précipités, grouillantes, pêle-mêle,
Friandes de soleil, s’élancent hors des joncs ;

Elles s’en vont au loin s’accroupir sur les pierres,
Sur les champignons plats, sur les bosses des troncs,
Et clignotent bientôt leurs petites paupières
Dans un nimbe endormeur et bleu de moucherons.

Émeraude vivante au sein des herbes rousses,
Chacune luit en paix sous le midi brûlant ;
Leur respiration a des lenteurs si douces
Qu’à peine on voit bouger leur petit goître blanc.

Tout ceci est admirablement vu et peint de main de maître. Il n’y a rien, là dedans, qui ne soit de la vérité la plus vraie, et je dirais volontiers que toute la pièce est un chef-d’œuvre, si l’auteur n’y ménageait une transition, ou plutôt un acheminement pour le livre futur :

Et près d’elles toujours le mal qui me torture,
L’ennui, – sombre veilleur, – dans la mare s’endort…

C’est pour ainsi dire, l’entrée en matière. Maurice Rollinat s’est voué à l’ennui ; il ne lui échappera plus. C’est pour cela, je ne crois pas me tromper, que quelques pièces fort belles, mais intentionnellement moroses, ont été intercalées dans ce premier livre, le Crapaud, par exemple :

O vivante et visqueuse extase
Accroupie au bord des marais,
Pèlerin morne de la vase,
Des vignes et des bruns guérets…

Qu’un ciel à teintes orageuses,
Toujours plein de morosité,
Sur tes landes marécageuses
Éternise l’humidité……

Et la dernière du livre : Où Vais-je ? où Maurice Rollinat montre ce qu’il sera plus lard, un grand ennuyé volontaire, ou plutôt un grand artiste trouvant dans cette note, assez monotone d’ailleurs, de l’ennui, un tremplin artistique sur lequel il exécutera des variations quelquefois de premier ordre :

Rafales, ruez-vous sans mors !
Ronce, égratigne ; caillou, mords !
Nuit noire comme un drap des morts,

Sois plus épaisse !

Je ris de votre acharnement,
Car l’horreur est un aliment
Dont il faut qu’effroyablement

Je me repaisse !…

Voilà la préface du volume qui viendra plus tard, et qui, s’il n’a pas eu le succès qu’il méritait, ne doit s’en prendre qu’à de maladroits amis qui se sont emparés d’un virtuose, pour en faire une personnalité exceptionnelle. En exagérant Maurice Rollinat, on l’a diminué, sans voir quel artiste se cachait sous le peintre trop visiblement préoccupé d’effets bizarres, et quel chantre de la nature il y avait sous ce poète un peu fourvoyé et grisé par un encens distribué à doses inconscientes et immodérées. Que Maurice Rollinat le sache bien, sa note morne et lassée de tout venant après les désespérances si travaillées d’Edgard Poë et de Charles Baudelaire, soulèvera peut-être l’admiration de quelques cénacles, mais le commun des mortels n’y verrait plus que de la fantasmagorie et se détacherait d’un poète qui, au lieu d’obéir à sa nature éminemment artistique, ne se préoccuperait que d’un double héritage qui lui ferait perdre, à bref délai, ses grandes qualités personnelles d’artiste et de peintre. Cette façon sinistre d’envisager les choses tend, du reste, à prendre place dans la poésie. (…)

Charles Canivet.

 

 

Remarque de Régis Crosnier : Charles Canivet avait fait une présentation de l’édition de Dans les Brandes parue en 1877 chez Sandoz et Fischbacher, dans Le Soleil du 9 septembre 1877, page 3. Dans les points communs entre ces deux présentations, on peut par exemple noter le fait qu’il n’aime pas « les bouses de vache » en poésie et le côté baudelairien de Maurice Rollinat.