Dossier Maurice Rollinat

 

MAURICE ROLLINAT DANS LA PRESSE

Portrait de Maurice Rollinat par Catherine Réault-Crosnier.

 

Le Soleil

Samedi 11 juillet 1896

Page 2.

(Voir le texte d’origine sur RetroNews.)

 

 

Feuilleton du SOLEIL du 11 juillet 1896

CAUSERIE HEBDOMADAIRE

A quoi tient la célébrité ? A peu de chose souvent, quelquefois à rien, à un hasard qui intervient au bon moment et qui, comme tous les hasards, ne sait pas ce qu’il fait. Un individu quelconque, le premier venu, se trouve sur son passage on ne sait grâce à quel concours de circonstances ; il l’arrête, le conduit, le pilote, le présente, et l’individu ainsi lancé fait son bonhomme de chemin sans accrocs, là où tant d’autres, et qui valent beaucoup mieux, buttent, s’affaissent, tombent dans l’ornière et n’en sortent plus. C’est bizarre, mais c’est comme cela. Celui que le hasard a pris au collet, pour le déposer dans la notoriété publique, peut être bien tranquille. Il n’a qu’à se laisser faire. Entré par la bonne porte, il est tout de suite de la maison, comme les joueurs de manille qui ont en main tous les atouts, et il n’a plus qu’à se laisser vivre. S’il se produisait quelque petit accident, des douzaines de mains se tendraient tout de suite pour prévenir la chute, ou pour l’amoindrir considérablement. Les lettres et les arts sont encombrés par ces intrus, gens naïfs pour la plupart, et qui se laissent faire. Des hommes arrivés, par conséquent autorisés, se plaisent à les porter aux nues. Et puis quoi ? Rien, ou presque. Il reste, sur le carreau, quelques personnages stupéfaits d’une fortune qui ne se maintient pas et qui poursuivent leur route, à peu près désorientés et se demandant si c’est bien vrai que c’est déjà fini, et si leur étoile ne s’éteint pas pour avoir trop tôt et trop vivement brillé.

Je ne sais rien de pire, pour de braves garçons assez bien doués, mais cependant de façon moyenne, que cette mise au pinacle prématurée. Immanquablement, cela les déconcerte ; ils se tâtent, pour ainsi dire se soupèsent ; mais, comme généralement nul n’est impartial envers soi-même, ils acceptent allègrement la renommée, si démesurée qu’elle soit ; et vous imaginez aisément la déception, l’heure venue d’en rabattre, une heure qui vient toujours, et tout naturellement très vite. C’est qu’il ne faut pas perdre la tête pour se tenir longtemps, sans perdre l’équilibre, sur la corde raide de la célébrité. Ceux qui s’y sont hissés ont pris, en quelque sorte, l’engagement de ne pas rester inférieurs à eux-mêmes, et la moindre hésitation, la plus petite faiblesse les perd. C’est un malheur souvent irréparable pour eux d’avoir été recueillis dans la masse et placés sur un piédestal d’où ils ne peuvent plus descendre sous peine d’abdication. Il n’y a guère que le baromètre qui descend pour remonter. La célébrité, la vraie, celle qui dure, ne s’acquiert point par un coup de hasard ni par des complaisances de camaraderie, ou par quelque caprice de chroniqueur fantaisiste qui, se sachant écouté, rend à un pauvre diable le mauvais service de le présenter comme un génie.

Ces réflexions me viennent à l’esprit à propos du dernier et récent livre de vers de Maurice Rollinat, les Apparitions ! Cela ne vaut pas les Névroses, à beaucoup près ; il y a là toute une recherche de moyens bizarres, de rythmes étranges, où l’artiste se perd. On le voit préoccupé surtout de surprendre son public par quelque artifice de mise en scène, et le grand peintre de nature qui est en lui cède la place à une sorte de faiseur qui ne tient pas précisément à plaire, mais bien plutôt à étonner. Et c’est ce qui nous vaut ces pièces soi-disant fantastiques qui ne nous donnent pas un seul instant l’illusion de la peur et du vertige. Maurice Rollinat, quoi qu’il en pense sans doute, est la victime d’une célébrité prématurée. Il est vrai que le poète, chez lui, étant doublé d’un musicien original, il fut lui-même son interprète. Il disait ou chantait ses vers, et il y excella. Ceux qui l’entendaient s’en allaient sous le charme ou sous l’impression immédiate, sans voir que ce poète qui voulait être macabre n’était en somme, qu’un peintre supérieur de la nature dont il sentait et rendait, en maître, tous les aspects et tous les charmes. Un jour, il fut arraché à ses contemplations, et il fut pendant quelques semaines ce que l’on appelle le personnage de Paris. C’est une situation difficile à garder, beaucoup plus que celle de président de la République, celle-ci résultant d’un contrat et se trouvant, par conséquent, limitée ; et je plains de tout mon cœur tous ces artistes, mais hors de pair par un engouement, fâcheux et condamnés au chef-d’œuvre à perpétuité.

Je parle ici de Rollinat, parce que, malgré une fortune inopinée, il est resté un travailleur, un fidèle à l’art et à la poésie, et qu’il serait beaucoup mieux coté, et plus solidement, s’il n’avait pas été la victime de son point de départ. Assurément, il n’y a point à lui en faire un crime. De plus petits que lui, et de beaucoup, sont les victimes d’une vogue momentanée, qui est, pour eux, un accident mortel. Toute idée de proportions justes est plus que jamais bannie de notre monde, où tout se grossit à plaisir, un monde où le talent court les rues et où, pour cette raison-là même, le génie ne se manifeste guère, bien rarement en tout cas, et encore faut-il parler d’un génie de dimensions restreintes et à la portée de toutes les intelligences. C’est là une des conséquences néfastes, mais incontestables, de ce cabotinisme à outrance, une des plus curieuses et des plus impitoyables caractéristiques de notre époque qui en est littéralement imprégnée, et qui n’épargne pas même les gens qui, par destination ou par profession, ne devraient envisager que la modestie. Cherchez-la donc, la modestie ! Vous ne la trouverez nulle part ; la réclame même exagérée, sans cesse répétée, lui a donné le coup de la mort, et la vanité, le plus insupportable de tous les vices humains, s’est épanouie partout, avec une force d’expansion extraordinaire. A quoi cela tient-il, sinon à ceci que les dispensateurs de la renommée n’observent aucune mesure, et que la plupart des hommes en possession d’une évidence plus ou moins grande et plus ou moins méritée sont à deux genoux, devant eux, pour obtenir ne fût-ce qu’une ou deux lignes personnelles, dans une feuille quotidienne à tirage ? 

(…)

Charles Canivet.