Dossier Maurice Rollinat

 

MAURICE ROLLINAT DANS LA PRESSE

Portrait de Maurice Rollinat par Catherine Réault-Crosnier.

 

Le Temps

Mercredi 25 octobre 1899

Page 2.

(Voir le texte d’origine sur Gallica)

 

 

PROMENADES ET VISITES

 

MAURICE ROLLINAT, PÊCHEUR DE TRUITES

 

– Surtout, m’avait dit Maurice Rollinat, si vous passez aux environs de Fresselines, n’oubliez pas de sonner à ma porte. Je vous donnerai à manger des truites que j’irai pêcher dans la Creuse à votre intention.

Je me suis souvenu de cette invitation cordiale et n’ai pas voulu quitter le Berry sans visiter le village du poète. J’y étais attiré par le plaisir de lui serrer la main et encore par un autre sentiment. Le cas de Maurice Rollinat est un des plus singuliers des lettres contemporaines. Cet écrivain, dont le nom est resté célèbre, fut pendant quelques mois l’homme le plus à la mode de Paris. Il s’était fait connaître vers 1880, dans les cénacles du quartier latin, par l’étrange beauté de ses vers et l’art qu’il déployait dans leur interprétation. Une retentissante chronique Albert Wolff, un somptueux article de Barbey d’Aurevilly le révélèrent à la foule. Pendant un hiver, elle fut à ses pieds. On s’arrachait Rollinat, on acclamait ses œuvres, on adorait sa personne. Il avait des cheveux noirs comme la nuit, des yeux fascinateurs, une pâleur fatale qui réduisaient les cœurs au désespoir ou, tout au moins, au servage. Et brusquement, en plein succès, en pleine gloire, il disparut. Il alla se fixer au fond de sa province natale. On croyait à une bouderie, à un caprice, peut-être à un calcul de coquetterie. Les semaines, les mois s’écoulèrent. Et Rollinat, qu’on attendait toujours, ne revint pas. Voilà bientôt dix-huit années que dure cet exil. J’étais curieux d’en pénétrer les motifs et de savoir s’il était supporté d’une âme joyeuse, ou sereine, ou résignée. « Je me sens heureux, » m’écrivait-il. Mais il y a de ces choses dont on se vante, et dont on n’est pas entièrement convaincu, de ces pieux mensonges que suggèrent l’orgueil et la fierté. J’ai voulu m’assurer, si l’auteur des Névroses était un sincère et vrai campagnard. Et l’autre matin, je me suis transporté à Fresselines.

Le ciel n’avait pas un nuage ; le soleil dorait les monts rocailleux ; les châtaigniers étendaient au-dessus du chemin leurs lourdes branches chargées de fruits ; un léger brouillard montait des prés, des labours ; la journée s’annonçait tiède et blonde, une superbe journée d’automne. Comme nous débouchions près du bourg, à l’intersection des deux routes de Crozant et Dun-le-Palleteau, mon cocher me désigna une chaumière basse, au toit moussu, aux volets peints en vert :

– C’est là le domicile de monsieur Maurice.

Il me sembla qu’il y avait, dans cette appellation familière, de la sympathie et du respect. Cela signifiait : « M. Maurice est quelqu’un de conséquent et qui a fait de fameux ouvrages. Mais c’est un bon garçon tout de même. » Je me dirigeai vers le logis de monsieur Maurice…

–––

– Quelle agréable surprise !

Rollinat me tend les mains. Il s’occupe à ratisser l’unique allée de son jardinet avant de partir pour la promenade. Il est vêtu d’une culotte et d’une veste en drap bleu ; des guêtres de chasseur, étroitement lacées, lui serrent les jambes. Un chapeau de feutre aux larges ailes, abrite son visage contre les pluies d’hiver et les ardeurs estivales. Cet accoutrement lui imprime une allure, mi-barbare, mi-rustique, mi-montmartroise des plus savoureuses. Rollinat ressemble à la fois à Aristide Bruant, à Robinson Crusoé et à Bas-de-Cuir…

 – Ma foi ! vous tombez à pic !… J’ai pris hier une friture dont vous vous régalerez. Nous avons le temps de faire un tour, tandis qu’on met le couvert.

Il a saisi son gourdin, bâton noueux coupé dans les bois du voisinage. Et déjà il arpente la grand’rue de Fresselines. Son pied, vigoureux et ferme, y résonne. Je le suis de mon pas plus discret et moins assuré de citadin. Et il exalte, en termes dithyrambiques, les splendeurs de son pays. Il me dit le charme de la rivière, aux eaux de velours, aux remous perfides où file la truite, où frétille le goujon ; la grâce de ses rives verdoyantes, des ponts vermoulus qui les relient, des moulins qui y sont blottis comme des nids dans les feuilles. Nous dominons les deux vallées de la grande et de la petite Creuse, dont les rubans d’argent se rejoignent. Devant nous se dressent les tours blanches du château de Puyguillon, que soutiennent dans les airs des blocs de rochers cyclopéens. Le spectacle est magnifique ; le poète ne se lasse pas de l’admirer ; et quoique ses yeux en possèdent tous les détails, il goûte un nouveau plaisir à me les décrire.

– Distinguez-vous là-bas, cette cabane, au milieu des arbres ? Je l’ai d’abord habitée. J’y ai composé mon volume des Apparitions. Puis, la trop grande humidité et la menace des rhumatismes m’ont contraint de regagner le sommet du coteau. Mais je redescends chaque mois dans ce vallon. C’est le lieu que je préfère entre tous. Je remonte le cours du torrent. A cinq cents mètres d’ici je trouve la solitude, le désert ; je suis loin des hommes, loin du monde, seul avec la nature ; je me couche dans les herbes je place mes lignes ; je tire de ma poche un crayon et un carnet ; je pense, je rêve, je jette des idées et des rimes sur le papier.

D’un geste immense, il embrasse l’horizon, les cîmes et les plaines, les pâturages et les forêts :

– Est-il rien de plus beau ? Et cette beauté est à ma mesure. Les Alpes et les Pyrénées m’oppressent, l’Océan m’écrase. Ce coin de paysage m’est un délice ; j’y suis chez moi ; je le comprends et il me pénètre ; il est assez large pour m’ouvrir l’imagination et assez intime pour ne pas l’effaroucher. J’aime tout ce qu’il renferme, les bêtes et les gens, les bœufs et les laboureurs. Les buissons des sentiers me sourient quand je chemine et les cailloux de la route sont mes amis.

Il s’interrompt, et d’une voix sarcastique, il reprend :

– Enfin, je suis libre ! Concevez-vous ce que ce mot signifie ? Pas de courbettes, pas de lâchetés ni de capitulations ! Pas de vanités à ménager, de haines à désarmer, de concours à acheter par des complaisances ! Ça vous change de Paris !…

 Je crois sentir percer dans ce discours comme une pointe d’amertume. Des questions me montent aux lèvres, mais je n’ai pas le loisir de les poser. En devisant, nous avons fait un détour qui nous ramène à notre point de départ. La chaumière aux volets verts nous apparaît dans un bouquet de verdure. Sur le seuil, un boule-dogue est assis entre six ou sept matous.

– Hélas ! soupire Rollinat, mon pauvre chien Pistolet et mon chat Tigreteau ne sont plus. Leur perte m’a causé un gros chagrin. Je n’en suis pas consolé. Il m’a fallu leur chercher des successeurs.

Les successeurs de Tigreteau et de Pistolet se sont écartés devant leur maître, et nous sommes entrés dans la maison.

–––

Ce n’est pas une maison, ce sont deux maisons accotées l’une à l’autre et que Rollinat a soudées en perçant le mur mitoyen. Elles contiennent en tout six pièces, salle à manger, salon, chambre à coucher, cabinet de toilette, cuisine, qui sont ornées d’une profusion de bibelots et de souvenirs. L’existence ancienne de l’écrivain, ses tumultes, ses triomphes y revivent. Une merveilleuse aquarelle de Béthune le représente tel qu’il était à vingt-cinq ans, alors qu’il exerçait ses talents lyriques au cercle des Hydropathes. Sa chevelure se hérisse, de fauves lueurs jaillissent de ses prunelles, sa bouche se tord en un rictus diabolique, des ombres inquiétantes violacent ses joues. Une photographie de Baudelaire, un portrait d’Edgar Poë encadrent cette effrayante figure. Çà et là, sont accrochés des croquis odéoniens et boulevardiers, et tout auprès, des effets de neige, des sous-bois, des scènes et des types du Berry croqués avec une vérité surprenante par l’excellent peintre Detrois. Enfin, dans un angle, le piano, le meilleur camarade de Rollinat et son plus sûr confident. Tout à l’heure, il l’ouvrira en mon honneur. Mais pour l’instant, d’autres soins, plus positifs, nous réclament.

Le déjeuner est servi. Sur la table, qu’une main de ménagère attentive et fine a dressée, les cristaux, les vieilles faïences, les flacons où scintillent des rubis, les fruits mûrs dressés en pile, les galettes pétries de fleur de farine et rissolées au four excitent à la gourmandise. Au milieu de la nappe, dans un plat de terre, apparaissent des poissons que la friture a drôlement recroquevillés et qui folâtrent parmi les brins de persil. D’appétissants parfums s’en exhalent. C’est la pêche de la veille. Dehors tout est apaisé, tranquille. Par l’huis entrebâillé, un rayon se glisse et caresse l’échine du successeur de Pistolet qui sommeille, couché en rond, et l’échine des six successeurs de Tigreteau, qui ronronnent. Dans le jardin les poules picorent ; l’horloge de l’église sonne les douze coups de midi ; un feu de souches, clair et guilleret, flambe dans l’âtre. Je commence à comprendre la séduction de ces joies agrestes que Rollinat m’a vantées. Et si j’avais pu mettre en doute sa sincérité, j’y croirais, maintenant que j’ai le loisir d’examiner sa physionomie. Il a jeté sur un bahut son chapeau de planteur. Sa tête se profile en pleine lumière et je puis la comparer à la rutilante pochade de Béthune. Dame ! Rollinat a un peu changé ; son poil grisonne ; sa peau, jadis olivâtre et ferme, s’est colorée et ridée ; mais ses narines frémissent toujours et la même flamme de révolte continue d’étinceler dans ses yeux gris-vert, câlins et féroces, et dont tant de femmes furent éprises.

Nous attaquons avec entrain les goujons et les truites, et Rollinat me raconte la véridique histoire de ses débuts.

Il s’était rendu de Châteauroux à Paris et languissait dans une administration. Il composait la poésie et la musique de ses chansons, à l’abri des cartons verts de l’Etat et s’en allait, le soir, les débiter, entre camarades, dans des brasseries sorbonniennes. Sa verve lyrique et l’extraordinaire fantaisie de ses gilets le rendirent légendaire. Coquelin cadet eut l’occasion de l’entendre, et fut empaumé ; il le pressa de se produire en public, ou, tout au moins, devant quelques critiques influents, juges et dispensateurs de la renommée. Il l’invita à dîner, avec des confrères, Catulle Mendès, Jean Richepin, qui se montrèrent à son égard froids et polis. En revanche, Mme Sarah Bernhardt lui prodigua les marques d’un profond enthousiasme. Quand il eut fini de déclamer et de moduler la Chanson d’Automne, les Yeux morts et les Frissons,

Qui rendent plus doux, plus tremblés
Les aveux des amants troublés
Qui s’éparpillent dans les blés

Et les ramures ;

Qui vont, orageux ou follets,
De la montagne aux ruisselets
Et sont les frères des reflets

Et des murmures

la tragédienne s’agenouilla et présenta au poète les roses qu’elle tenait à la main, lui exprimant sous la gentille moquerie de cet hommage une ferveur d’admiration dont il fut touché. Elle ne s’en tint pas là ; elle cria son génie à tous venants et le répandit dans l’univers. Elle dit un jour à Rollinat.

– Venez chanter vos vers chez moi. Vous y rencontrerez Albert Wolff. Si vous lui plaisez, vous aurez un premier-Paris dans le Figaro. Et ce sera la fortune…

Rollinat fronça le sourcil. Il prisait modérément le talent d’Albert Wolff. Il préférait celui de Barbey d’Aurevilly. Barbey lui avait promis un article dans le Constitutionnel ; il lui avait dit, avec la généreuse emphase qui lui était habituelle : « Jeune homme, je prêche dans une cave, mais je crierai si haut et si fort qu’il faudra bien qu’on m’écoute. » Rollinat attendait, le cœur palpitant, l’article du Constitutionnel

– Ça vous en fera deux, reprit Sarah. Le Constitutionnel n’est lu de personne. Et tout le monde lit le Figaro

Il se rendit à cette insistance affectueuse. Il se montra éblouissant, prodigieux, sublime. Des étincelles jaillissaient de sa chevelure ; son corps, son buste, son torse nerveux, sa voix passionnée répandaient autour de lui des effluves magnétiques. Le vieux chroniqueur, sceptique et goguenard en fut incendié et bouleversé. Et le lendemain paraissait ce dithyrambe qui retentissait dans la presse comme un appel de clairon. Rollinat passait brusquement de l’ombre à la lumière. L’inconnu de la veille entrait, botté et éperonné, dans la grande réputation parisienne.

– Ah ! cher ami, quelle école pour le philosophe et l’artiste que cette aventure ! Et quel mépris de l’humanité j’y aurais puisé, si j’avais eu un penchant à devenir misanthrope !

Ce fut un revirement miraculeux et rapide comme un changement de décor. L’écrivain qu’on traitait en bohème excentrique fut tout à coup révéré. Les éditeurs qui refusaient dédaigneusement ses manuscrits, les lui arrachèrent. Un barnum lui proposa 100,000 écus pour le trimballer à travers l’Europe. Il refusa. Il se vouait si ardemment à l’exécution de ses œuvres qu’il y consommait ses forces. La phtisie le guettait – ou l’aliénation mentale. Il ne mangeait plus, il ne dormait plus. Il se devinait jalousé, détesté, sourdement combattu par des émules envieux de son succès. Ce malaise augmentait la fièvre qui le minait. Son médecin n’y voyait qu’un remède : le grand air, la paix des champs. Il hésitait à lui obéir. Un certain soir, dans un salon mondain, il venait de chanter, avec sa violence accoutumée, ses plus torturants morceaux. Il était pâle de l’émotion éprouvée. Un vieillard, ancien magistrat, grand dignitaire de la Légion d’honneur, lui demanda avec une exquise politesse :

– Eh bien ! monsieur, vous devez être satisfait de votre exhibition ?

Rollinat se retint pour ne pas renfoncer à coups de poing ce mot malencontreux dans la gorge du vieil homme. Il salua, sortit, la rage au cœur, la cervelle en ébullition, passa la nuit dans le délire, puis il boucla sa valise et courut à la gare d’Orléans. Quelques heures plus tard, il campait à Fresselines. Il n’en devait plus sortir…

Je prête l’oreille à l’odyssée de l’artiste et je savoure sa pêche. Aux goujons et aux truites a succédé une anguille de roche, sautée et frite dans l’huile vierge. En dévorant ce mets royal, je songe à la tristesse des jours d’hiver, dans ce hameau perdu, lorsque le vent y souffle en tempête, et que d’épais brouillards l’enveloppent. La neige encore a son charme ; elle est jolie, elle est gaie ; mais la pluie, la grise et mortelle pluie qui ne finit pas de tomber et qui glisse dans vos veines le poison des lentes mélancolies !

– Voyons, Rollinat, soyez sincère ! Vous regrettez Paris, et la butte, et les brasseries du boul’ Mich, et ce mouvement dont vous étiez entouré, et jusqu’à cette curiosité un peu badaude qui s’attachait à votre personne ? Avouez-le. Vous avez soif de chanter devant la foule et d’être acclamé par elle… Enfin…

J’hésite à prononcer ce mot qui peut lui sembler cruel :

– Enfin, ne craignez-vous pas l’Oubli ?…

Il est resté un moment pensif. Et résolument :

– Eh bien ! non. Je ne regrette rien. J’ai eu la nostalgie de l’agitation parisienne. Je m’y suis replongé dernièrement. J’en suis revenu guéri. Mes camarades étaient morts ou dispersés. Les poètes parlaient une langue que je ne comprenais plus… J’avais choisi, pour y descendre, la rue Lamartine, ce nom éveillant dans mon esprit de nobles images. C’est une rue aquatique et sordide où foisonnent les messieurs à casquettes et les demoiselles. J’aime mieux les poissons qu’on attrape dans la Creuse. Et quant aux grues, j’ai plus de plaisir à contempler celles qui s’envolent sur nos montagnes…

Il me désigne les coteaux riants, les plaines ensemencées, les chênes robustes, et tout-là bas, sous les saules, les eaux vives et rapides du torrent…

– Voilà qui m’a sauvé de la folie. Et cela seul mérite qu’on vive.

–––

… Maurice Rollinat s’est mis au piano. Je me suis accommodé dans un grand fauteuil auprès de la bibliothèque où il conserve ses livres de chevet, ses propres œuvres d’abord, et celles de Baudelaire, de Gautier, de Hugo, d’Edgar Poë, et, soigneusement reliés en un carton, les principaux articles où sont loués sa musique et ses vers, et quelques autographes dont une éloquente lettre de George Sand, sa marraine. Ce sont, si l’on peut dire, les brevets qui consacrent sa renommée ; et je conçois qu’ils lui soient restés précieux. Sa voix s’élève, un peu fatiguée, moins sonore qu’autrefois, mais plus prenante et plus tendre ; elle a gardé ses stridences, ses fulgurances, son accent singulier, et j’y découvre, en plus, des soupirs et des caresses que je ne connaissais point. Je me laisse envelopper par ces mélodies d’une forme si personnelle et qui n’ont pas leurs équivalentes dans l’art français. Elles évoquent les bruits, les couleurs, les parfums de la terre. La perdrix grise qui traîne son aile par les sillons, fuyant le chasseur avec sa couvée :

La chanson de la perdrix grise
Ou la complainte des sillons,
C’est la musique des grillons
Que j’ai toujours si bien comprise.

Les trilles s’envolent sous les doigts du virtuose, un concert de petits cris, de pépiements, l’alerte des oiseaux, leur empressement confus, la féerie du soleil, l’ivresse des aubes et des couchants radieux. Puis les accords se font graves. Un convoi funèbre se rend au cimetière :

Le mort s’en va dans le brouillard
Avec sa limousine en planches.

La tombe est scellée. Rollinat darde dans les ténèbres un regard aigu. Il y cherche ce qui fut son ivresse et son tourment dans ce monde : les yeux de la bien-aimée :

Mais je ne vois plus que les trous.
De ces grands yeux chastes et fous.

Jouissons de l’heure, car elle est brève. Demandons à l’amour l’illusion et demandons l’oubli de toutes choses

Aux lèvres des femmes pâmées.

Une si ardente et furieuse volupté s’exhale de ce morceau, que je ne puis m’empêcher d’y applaudir et d’exprimer mon étonnement de ce que ces petits chefs-d’œuvre ne soient pas plus populaires. Comment les femmes, qui sont si promptes à l’engouement, ne les ont-elles pas adoptés ?

– Que sais-je ? murmure Rollinat.

Et je devine que je viens de toucher un point douloureux.

–––

Le poète me conduit, à travers champs, jusqu’à la grand’place. Tout en répondant aux saluts empressés des paysans, il m’énumère les félicités de sa rustique existence. L’été, il reçoit des visiteurs. Il n’est pas un personnage considérable qui traverse le canton sans le venir voir. Et quelques-uns font tout exprès le voyage. Quand arrivent les frimas, il empile les fagots, les sarments et les buches dans les cheminées de sa maisonnette ; il travaille au coin du feu.

– Je m’absorbe en ma besogne… Quelle douceur ! Ma plume, mon papier, mes cahiers de musique… En moi le recueillement. Autour de moi le silence. Que faut-il de plus ?

Et soudain j’ai compris l’admirable prudence de cet homme et pénétré son secret. A Paris il avait à subir mille assauts pénibles, l’hostilité des générations montantes, les jalousies et les perfidies professionnelles, la lutte pour la gloire et pour la vie. En s’arrachant à ces orages, il a conquis la sérénité. Ici, il n’a point de rivaux. Il est roi dans la Creuse, comme Mistral en Provence. Chacun croit à son génie, et lui-même est convaincu de la grandeur de son Verbe et de sa durée dans l’avenir…

Maurice Rollinat est un sage…

ADOLPHE BRISSON.

 

 

Remarques de Régis Crosnier :

– 1 – Cet article sera repris quasi à l’identique dans le tome 5 de Portraits intimes d’Adolphe Brisson (Librairie Armand Colin, Paris, 1901, 360 pages), pages 86 à 96.

– 2 – La « retentissante chronique Albert Wolff » évoquée au début de l’article, est parue dans Le Figaro du jeudi 9 novembre 1882, page 1, sous le titre « Courrier de Paris », suite à la soirée chez Sarah Bernhardt du 5 novembre 1882.

– 3 – Le « somptueux article de Barbey d’Aurevilly » intitulé « Rollinat – Un poète à l’horizon ! » a été publié pour la première fois dans le n° 17 de Lyon-Revue de novembre 1881 (pages 629 à 635), mais il est passé inaperçu. Il est paru ensuite dans Le Constitutionnel du 2 juin 1882, page 3, et dans Le Parnasse du 15 juin 1882, pages 4 à 6.

– 4 – Maurice Rollinat a quitté Paris pour s’installer à Fresselines, à la mi-septembre 1883, c’est-à-dire seize ans avant le présent article (et non « dix-huit années »).

– 5 – Maurice Rollinat a habité à Puy Guillon de mi-septembre 1883 à mars 1884, avant de s’installer à La Pouge. Il ne s’agissait pas d’une « cabane, au milieu des arbres », mais d’une maison au milieu du hameau. Il y a commencé son livre L’Abîme qui est paru en 1886. Son volume Les Apparitions n’a été publié qu’en 1896.

– 6 – Maurice Rollinat n’avait pas « vingt-cinq ans » lorsqu’il « exerçait ses talents lyriques au cercle des Hydropathes », mais plutôt trente-deux, trente-trois ans.

– 7 – Quand Adolphe Brisson parle de « l’excellent peintre Detrois », il faut lire « Léon Detroy ».

– 8 – L’auteur utilise l’expression : « à l’abri des cartons verts de l’Etat » pour qualifier son travail. Maurice Rollinat était employé à l’état-civil de la mairie du 7ème arrondissement de Paris.

– 9 – Nous n’avons pas pu déterminer la première rencontre entre Maurice Rollinat et Coquelin cadet. Ce qui est certain, c’est qu’ils participaient tous les deux aux séances des Hydropathes. Il était vraisemblablement présent dans le salon de Théodore de Banville lorsque Maurice Rollinat fut invité à s’y produire, vers 1876-1877 (voir l’article « Le Salon de Banville » de Tancrède Martel, paru dans Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche du 10 mars 1923, page 2. Ils participaient aussi ensemble à des soirées, par exemple à celle donnée par Pierre Véron début mai 1883 pour le cinquantenaire du Charivari (voir par exemple, le compte rendu d’Albert de Lasalle figurant dans sa « Chronique musicale » parue dans Le Monde illustré du 12 mai 1883, page 301).

Coquelin cadet et Sarah Bernhardt se connaissaient très bien (ils jouaient souvent ensemble) et Maurice Rollinat a raconté à Hugues Lapaire que Coquelin Cadet lui avait dit : « Il faut que le grand public vous connaisse. Je m’en charge. » (article « Maurice Rollinat » de Hugues Lapaire paru dans la Revue du Berry du 15 mars 1904, pages 67 à 72). Coquelin cadet a donc proposé à Sarah Bernhardt de connaître Maurice Rollinat. Celle-ci voulu l’entendre dans une soirée chez Charles Buet où elle croyait qu’il y était (Gustave Guiches a raconté le passage de Sarah Bernhardt dans Au Banquet de la Vie, pages 77 à 80), mais comme Maurice Rollinat était absent ce jour-là (les soirées chez Charles Buet avaient lieu le mercredi), elle l’invita chez elle, quelques jours plus tard, le dimanche 5 novembre 1882. Maurice Rollinat n’est allé que cette fois-là chez Sarah Bernhardt (et il ne l’avait jamais rencontrée auparavant) ; Albert Wolff était présent, son article est paru dans Le Figaro du jeudi 9 novembre 1882, page 1, sous le titre « Courrier de Paris ». Aussi, le dialogue entre Sarah Bernhardt et Maurice Rollinat rapporté par Adolphe Brisson, est-il réel ou imaginaire ?

En ce qui concerne l’article promis par Jules Barbey d’Aurevilly, il paraîtra dans Le Constitutionnel du 6 juillet 1883, page 3 et dans Le Pays du 6 juillet 1883, page 3 (les deux articles sont identiques).

– 10 – Adolphe Brisson indique que Maurice Rollinat a rencontré Catulle Mendès lors d’un dîner organisé par Coquelin cadet. Or Maurice Rollinat connaissait Catulle Mendès depuis la fin 1875. Dans une lettre à son ami Raoul Lafagette, expédiée le 16 octobre 1875 (collection particulière), – il sait alors qu’au moins un de ses poèmes sera publié dans le troisième volume du Parnasse contemporain prochainement édité par Lemerre, – il écrit : « Tous les poëtes parnassiens savent déjà ce qui se passe, bien que je ne leur en aie pas soufflé un mot. Il faut voir comme ils sont obséquieux maintenant ! – J’ai reçu de Catulle Mendès une invitation en forme à ses soirées du mercredi. (…) » Il participe alors aux réunions organisées dans les locaux de la revue La République des Lettres dont Catulle Mendès est le corédacteur en chef. Dans celle-ci, seront publiés quatre poèmes de Maurice Rollinat : « La lune » (30 juillet 1876), « Jalousie féline » (19 novembre 1876), « Les Loups » et « L’Hôte suspect » (25 mars 1877), et un texte en prose « La Passante » (4 mars 1877). Maurice Rollinat et Catulle Mendès ont tous les deux été nommés chevalier de la Légion d’honneur, dans la même promotion.

– 11 – En ce qui concerne Jean Richepin, nous n’avons pas pu déterminer quand Maurice Rollinat l’avait rencontré pour la première fois. Dans une lettre à son ami Raoul Lafagette, datée du 11 décembre 1873 (collection particulière), il écrit : « Depuis quelque temps je me suis mis en relation avec les poètes et les écrivains de la Renaissance [il s’agit de la revue La Renaissance littéraire et artistique qui venait de lui publier deux poèmes : « La Mort embaumée » dans le n° 34 du 28 septembre 1873, et « Chopin » dans le n° 43 du 30 novembre 1873]. (…) Ce sont des poëtes vibrants comme des harpes au grand souffle révolutionnaire, et j’en sais un parmi eux qui sera certainement une des voix les plus lyriquement fauves de la République future. Il se nomme Jean Richepin. C’est un grand et fort garçon, aux épaules musclées. Sa tête est puissante, et chevelue, sa face mate et rêveuse, il a dans l’œil des éclairs et des brumes, et dans les plis de ses lèvres sont nichés ensemble des bontés exquises et des ironies féroces. Voilà l’homme au physique. L’artiste étouffe en lui l’hercule. C’est bien un Poète penseur, et les vers qu’il m’a lus me l’ont suffisamment prouvé. (…) » Cette scène s’est certainement déroulée dans le bar nommé le Sherry-Coblers, considéré comme l’annexe de la salle de rédaction de la revue. Maurice Rollinat a pu ensuite le rencontrer dans d’autres établissements du Quartier Latin, dans le salon de Théodore de Banville, dans celui de Nina de Villars en 1875, aux Hydropathes, au Chat-Noir… Jean Richepin était présent lors de la soirée du 5 novembre 1882 chez Sarah Bernhardt mais Charles Buet indique qu’il est « très silencieux » (article « Les artistes mystérieux – M. Maurice Rollinat » paru dans la Revue politique et littéraire – Revue bleue, n° 14 du 6 octobre 1888, page 445). Auparavant, Maurice Rollinat et Jean Richepin ont été parmi les contributeurs des Dixains réalistes parus en 1876. Maurice Rollinat aimait recevoir ses amis à son domicile ; Zanetto (pseudonyme) et Guillaume Livet témoignent que Jean Richepin a participé à ces réunions poétiques et musicales (article « Un poète – Maurice Rollinat » paru dans L’Évènement du 17 novembre 1882, page 1, pour le premier ; article « Rollinat » publié dans Le Voltaire du 25 novembre 1882, page 1, pour le second). En 1876, Jean Richepin publie La Chanson des Gueux, il est alors condamné à un mois de prison et à 500 francs d’amende, pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Régis Miannay relate avoir vu le poème « Le Ramasseur de bouts de cigares » manuscrit avec une dédicace à Jean Richepin mais celle-ci avait été grattée (Maurice Rollinat, Poète et Musicien du Fantastique, 1981, page 157 et note 19 page 162). Ceci tendrait à prouver que la relation entre les deux hommes s’est dégradée, d’où l’expression de froideur manifestée par Jean Richepin vis-à-vis de Maurice Rollinat et relatée dans cet article.

– 12 – Adolphe Brisson écrit à propos de Maurice Rollinat : « L’écrivain qu’on traitait en bohème excentrique ». Ce n’est pas l’avis de Charles Buet qui explique : « C’est une légende du quartier Latin, propagée par certain roman à sensation de M. Félicien Champsaur, qui a montré Rollinat comme un bohème, le bohème macabre de la lassitude et de la mort. Bohème ! Il ne l’est non plus que le premier bourgeois venu. Il vit, paisible et laborieux, dans son modeste logis du quartier des Invalides, loin des bruits, des tapages et de la réclame. Il possède la médiocrité dorée qu’enviait le poète latin : il vit de peu, et content, avec son chat Tigroteau et son chien. Son intérieur est celui d’un homme de famille : il est entouré de souvenirs, et, près du portrait de George Sand, on voit chez lui celui de son père Rollinat, représentant du peuple en 1848. » (article « Bloc-Notes Parisien – Une Célébrité de demain » signé « TOUT-PARIS », pseudonyme utilisé par Charles Buet, paru dans Le Gaulois du 6 novembre 1882, page 1).

– 13 – Adolphe Brisson écrit ensuite : « Les éditeurs qui refusaient dédaigneusement ses manuscrits, les lui arrachèrent. » Or, le contrat pour l’édition des Névroses avait été signé avec Charpentier en août 1882. Celui-ci avait été convaincu d’accepter cette publication, par Léon Cladel et Alphonse Daudet.

– 14 – L’auteur évoque un départ précipité de Maurice Rollinat de Paris : « Il salua, sortit, la rage au cœur, la cervelle en ébullition, passa la nuit dans le délire, puis il boucla sa valise et courut à la gare d’Orléans. Quelques heures plus tard, il campait à Fresselines. » La scène décrite avec le vieillard parlant d’exhibition s’est vraisemblablement passée au printemps 1883. Maurice Rollinat n’est pas parti de Paris sur un coup de tête, il s’agit d’une décision mûrement réfléchie et il s’est installé à Fresselines à la mi-septembre 1903. Il n’a pas « campé », mais a loué avec l’aide d’Alphonse Ponroy une maison, d’abord à Puy-Guillon, puis à La Pouge.

– 15 – George Sand n’était pas la marraine de Maurice Rollinat au sens religieux du terme, c’est sa tante Emma Didion. George Sand peut être considérée comme sa marraine littéraire.

– 16 – De larges extraits de la deuxième partie de cet article (à partir de « Il s’était rendu de Châteauroux à Paris et languissait dans une administration. ») ont été publiés dans L’Indépendance belge du 12 novembre 1899, page 6, dans un article intitulé « Le Roi de la Creuse ».